‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 48 sur 178 · AI. DE GONÏAUT SOUCIEUX · texte numérisé non relu

AI. DE GONÏAUT SOUCIEUX

très réservé de ce personnage, j'ai reconnu d'ailleurs que la cour de Russie conservait de bonnes dispositions à notre égard; mais je n'ai pu en préciser la mesure, et je veux ajouter qu'il m'a témoigné de la confiance qu'elle avait en vous (1).

« En somme, il y a dans le corps diplomatique des alarmes pour l'avenir, en même temps que des appréciations sévères sur la politique du Chancelier. On croit à la probabilité du maintien de la paix pour quelques mois et à sa possibilité pour cette année. Dans l'armée et dans la population de Berlin, il court des bruits d'une guerre plus ou moins rapprochée. Les journaux continuent à être provocants et à revenir incessamment sur la loi du cadre. En nous en rapportant, cependant, au langage si rassurant de M. de Bûlow, il ne faudrait pas avoir d'inquiétudes ; l'horizon politique, suivant lui, ne laisserait découvrir aucun nuage ; mais je ne puis disconvenir qu'en général on n'est pas aussi optimiste que lui. Il faut donc veiller.

« Je ne puis me résoudre encore à croire que, devant les déclarations réitérées des hommes politiques allemands les plus autorisés sur la correction parfaite et sur la loyauté des procédés de la France, l'Allemagne n'y regardera pas de très près avant de provoquer la guerre. Je ne puis croire que l'Europe, si manifestement désireuse de la paix, si intéressée elle-même à son maintien, ne se décide elle-même à se prononcer énergiquement en sa faveur, quand elle la verra sur le point d'être troublée. Que signifierait donc cette alliance des trois empires, si souvent représentée dans le seul but de maintenir la paix, que l'Allemagne en particulier ne perd aucune occasion de déclarer suffisante pour nous en assurer une longue durée, si elle ne devait pas empêcher l'une d'entre elles (sic) d'attaquer, sans le moindre

(1) Ce personnage russe était le comte Chreptowitch, chambellan et ancien ambassadeur. V. Appendice, p. 358, le récit conservé par M. de Gontaut dans ses notes de ce même entretien.

fondement, sans le plus léger prétexte, un peuple aussi éprouvé que l'a été le peuple français, aussi réservé, aussi prudent dans sa conduite, et auquel ses adversaires conviennent eux-mêmes n'avoir pas à adresser le plus petit reproche?

« Ne trouverez-vous pas, monsieur le Duc, qu'il y a opportunité et avantage à tenir les principaux cabinets d'Europe au courant des préoccupations menaçantes et injustes de l'Allemagne?

« D'un autre côté, le gouvernement français ne regardera-t-il pas comme un devoir dicté par la sagesse, de s'occuper de tout ce qui concerne la réorganisation militaire avec la plus grande prudence?

« Je me contente de vous poser ces questions, monsieur le Duc; c'est à votre vigilance, c'est à la sagesse de monsieur le Maréchal et de vos collègues qu'il appartient de décider ce qu'il y a de plus convenable et de plus utile à faire dans les circonstances délicates où nous sommes. »

Dans la lettre particulière au duc Decazes, en date du 24 avril, qui accompagnait cette importante dépêche, M. de Gontaut disait encore :

« La formation du quatrième bataillon est l'occasion des mécontentements qui se font jour par diverses voies ; peutêtre a-t-on manqué de prudence en décrétant cette mesure sans l'examiner plus à fond qu'on ne l'a fait. Radowitz après Bùlow m'a affirmé très nettement que les inquiétudes étaient apaisées; il n'en est pas moins vrai que les journaux officieux continuent leur feu. Je me demande si tout, ce bruit n'aboutira pas, un peu plus tôt ou un peu plus tard, à une pression exercée sur nous pour ralentir ou modifier notre loi des. cadres. J'espère que non; mais nous ne devons pas nous dissimuler que l'état-major à Berlin est assez monté et que c'est lui, plus encore que le Chancelier, qui répand les inquiétudes, peut-être même les bruits de guerre, dans le public. Il est incontestable, au reste, que

Page 1