‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 49 sur 178 · IMPRESSIONS CONTRADICTOIRES · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS CONTRADICTOIRES

personne en Allemagne ne verrait la guerre avec plaisir. On marchera cependant si l'on est commandé. Il faut dire encore que l'armée allemande n'est pas prête à faire la guerre, surtout par cette raison que la plus grande partie n'est pas encore pourvue du nouveau fusil.

« Le grand âge de l'Empereur est aussi un grand obstacle à la guerre; il ne pourrait plus la faire et personne ne pourrait le suppléer dans le commandement. J'espère toujours que nous l'éviterons pour cette année. Le Flô m'écrit qu'il est très content des dispositions de la Russie et que tout va bien de ce côté. Il est très vrai qu'elle peut avoir la plus grande influence sur les événements; voudra-t-elle l'exercer?... »

M. de Gontaut continuait à avertir le ministre des symptômes inquiétants ou rassurants qu'il observait à Berlin. L'impression que laisse la lecture de sa eorrespondance, c'est qu'il était bien difficile d'avoir une idée exacte de la situation. Les renseignements recueillis par l'ambassadeur étaient contradictoires. Son esprit très pondéré et défiant des conclusions hâtives s'appliquait à rapporter fidèlement tous ces renseignements divers. Aucune idée préconçue, aucune thèse établie d'avance sur les intentions de l'Allemagne ne le portait à écarter ou modifier ceux qui ne se seraient pas adaptés à sa manière de voir. Il enregistrait donc tous les témoignages, même quand ils n'étaient pas d'accord, et ce manque de concordance, que l'on peut relever dans ses dépêches et ses lettres, est une nouvelle preuve de sa véracité. La chancellerie allemande ressemblait alors à ces murs derrière lesquels on sait seulement qu'il se passe quelque chose. L'inquiétude générale persistait, avec des moments d'accalmie. Une foule d'indices apparaissaient, assez graves pour faire redouter un péril, trop vagues pour permettre de préciser la nature et l'imminence même de ce péril.

« Je ne vous adresse pas de dépêche aujourd'hui, écrit

M. de Gontaut le 26 avril, car il n'y a pas eu de changement sensible dans la situation depuis mon dernier envoi. Il semble qu'il y ait tendance à l'apaisement... Les journaux allemands se taisent depuis deux jours sur la loi des cadres; mais ils signalent tout ce qui leur paraît en France un réveil de l'esprit clérical et prétendent qu'il envahit jusqu'aux régions gouvernementales. En un mot, ils ne nous laissent ni paix ni trêve... L'empereur de Russie sera ici le 10 et n'en repartira que le 13. Sa visite est déjà considérée comme devant être fort importante au point de vue de la paix... »

Le surlendemain, l'ambassadeur télégraphie : « L'apaisement se fait depuis deux jours sur toute la ligne. Les journaux sont devenus calmes. Les militaires ne parlent plus de guerre. J'ai vu l'ambassadeur d'Autriche sortant de chez le prince de Bismarck ; il l'a trouvé très pacifique, envisageant, il est vrai, l'avenir avec quelque inquiétude à cause de notre loi des cadres, mais non le présent. La crise est terminée, je l'espère, mais elle a été plus intense que la précédente. »

Les impressions du duc Decazes, à cette date, ne diffèrent pas de celles de M. de Gontaut. Annonçant à ce dernier, le 29 avril, l'envoi aux représentants de la France à l'étranger de la dépêche où était rapportée la conversation avec M. de Radowitz, il ajoute, dans une lettre particulière : « J'essaie de tirer de cette révélation le parti qu'elle comporte. Je le fais avec d'autant plus de modération que, grâce à vous, le péril immédiat a disparu; mais j'espère cependant en dire assez et parler assez clairement pour que les esprits s'y arrêtent et retiennent, comme il convient, la portée de cette doctrine étrange et audacieuse. J'ai cru devoir affirmer, dans des proportions peut-être exagérées, l'attitude du cabinet de Saint-Pétersbourg (1).

(1) Allusion au passage suivant de la dépêche circulaire adressée

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