‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 6 sur 178 · NÉCESSITÉ D'UNE POLITIQUE PRUDENTE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ D'UNE POLITIQUE PRUDENTE

une importance capitale. Présenté au mois de juin dernier au Reichstag, il fut retiré un peu après, au moins ajourné, dans la crainte de le voir rejeté ou très amendé par les députés, peut-être aussi parce que, le mouvement électoral se définissant déjà, les députés n'y eussent pas apporté l'attention nécessaire. Mais aujourd'hui on le représentera au nouveau Reichstag, aussitôt son installation, et on désire ardemment son adoption. Il est donc probable qu'en] vue d'obtenir des élections anti-ultramontaines ainsi que lt vote de la loi militaire, le gouvernement, secondé par h presse officieuse, s'applique à effrayer l'Allemagne des projets de revanche comme des tendances cléricales de lai France. Je ne dis pas que cette raison suffise à expliquer le mouvement d'opinion que l'on exploite contre la France; mais elle a sa valeur et peut contribuer à calmer nos inquiétudes. J'ajoute que l'un de mes collègues, l'ambassadeur d'Autriche, me l'a fait valoir ce matin même.

« Quoi qu'il en soit, il faut être sur ses gardes. La plus grande réserve est nécessaire, je ne dis pas seulement dans vos actes, votre sagesse et votre expérience étant de nature à donner toute sécurité, mais dans le langage et l'attitude de tout le monde. Je ne me dissimule pas qu'on ne peut s'y attendre de la part de tout le monde. Mais, suivant moi, il faut l'obtenir de la presse avant tout et vous en avez les moyens. Avant-hier, les Débats et le Français parlaient de M. de Bismarck en termes vrais, mais blessants; il convient de s'abstenir de pareilles appréciations qui ne mènent à rien, après tout. Il serait bien utile également de persuader aux évêques que leurs objurgations très sincères, très motivées, contre l'Allemagne, ne tendent qu'à nous susciter beaucoup d'embarras, non moins qu'à nuire beaucoup aux élections des catholiques allemands. Ici, rien de ce qui s'écrit chez nous n'échappe à l'attention. D'autres que des Prussiens m'ont déjà signalé le langage fâcheux de Mgr l'évêque d'Angers. Encore une fois, du moment qu'il est prouvé que

les évêques ne peuvent obtenir le résultat désiré par eux, à quoi bon parler?

« Ne pourrait-on enfin parler un peu moins souvent et un peu moins haut des expériences d'armes, de canons, de formation de corps d'armée, en un mot de tous le> éléments de notre réorganisation militaire? N'en point trop parler ne signifie pas pour le gouvernement ne point s'en occuper. Loin de là, je considère comme une chose de la plus haute importance que des discussions et des mots la réorganisation militaire passe à une pratique réelle. Nous n'avons ni le dessein ni l'intention d'attaquer qui que ce soit, c'est certain; mais nous pouvons être attaqués. A quel moment? Personne ne peut le dire; peut-être ne le serons-nous pas avant un an, peut-être même ne le serons-nous pas du tout; mais certainement la possibilité d'avoir à nous défendre n'est pas une vaine supposition, et il faut, autant que possible, nous mettre en mesure de repousser les attaques au moment imprévu où elles se produiront. Faisons donc, mon cher ami, tous nos efforts pour prévenir les catastrophes, pour déjouer même, s'il est possible, les desseins hostiles. En ne négligeant rien, en nous armant d'une grande et persévérante patience, en restant corrects dans tous nos actes, en nous renfermant dans nos affaires intérieures, si graves déjà par elles-mêmes, nous n'aurons du moins rien à nous reprocher. La Providence ne nous abandonnera pas, espérons-le, et l'opinion de l'Europe sera avec nous.

« Au sujet de l'opinion de l'Europe, permettez-moi de vous rappeler la conversation qu'a eue Chaudordy cet été avec le prince Gortchakoff. Vous connaissez certainement les instructions que le duc de Broglie lui avait données : « Insister particulièrement sur ce point que ne méditant « d'apporter aucun trouble en Europe, ne cherchant aucune « revanche, ni matérielle en Alsace-Lorraine, ni morale en « Italie, ne demandant qu'à nous refaire et à nous recueillir,

Page 1