IRRITATION DES GENS D'AFFAIRES
des imposteurs et des spéculateurs éhontés, et je lui ai lu, pour le convaincre, les dépêches que j'avais dû écrire à Stockolm et à Vienne pour démasquer des tentatives d'escroquerie qui s'étaient produites sous cette forme. Je crois qu'il m'a quitté sous de bonnes impressions... L'heure me presse, cher ami. Reposez-vous de cette rude alerte dont vous avez si bien conjuré les dangers, et veillons. Orloff prétend que son empereur ne sera pas plus prévenu que nous, et il reste inquiet. »
De son côté, M. de Gontaut, dans une dépêche en date du 2 mai, confirme que le calme renaît de plus en plus. M. de Biilow, qu'il a vu plusieurs fois dans ces derniers temps, ne lui semble pas soucieux, mais seulement réservé, conformément à son habitude. Le maréchal de Manteuffel lui a tenu les meilleurs propos ; il a reconnu la nécessité et le droit pour la France de réorganiser son armée ; il s'est prononcé très énergiquement pour la paix, allant même jusqu'à entrevoir pour plus tard la possibilité d'une alliance entre les deux pays. Enfin, M. de Gontaut voit apparaître en Allemagne un commencement de fatigue et d'irritation occasionné par ces alertes incessamment renouvelées, auxquelles semble se complaire le gouvernement. On découvre que ce n'est pas la France qui provoque l'agitation et l'inquiétude, mais que te signal part de Berlin :
« Et ce n'est pas seulement dans le corps diplomatique que la lumière se fait, c'est encore parmi les hommes d'affaires de ce pays, pour lesquels la crise d'où nous sortons se traduit par des dommages très considérables : beaucoup de travaux, assure-t-on, ont été interrompus, des commandes suspendues et des opérations de Bourse liquidées avec des différences énormes. » Les gens lésés dans leurs intérêts observent avec la clairvoyance qui leur est propre d'où est venu le coup et ils ne dissimulent pas leur mécontentement. « L'un de mes collègues, qui est Allemand, me racontait tout récemment un entretien qu'il avait eu avec
un des plus grands industriels de Berlin, revenant de Paris où il était allé passer deux ou trois semaines pour ses intérêts. Il n'avait trouvé personne en France, lui disait-il, qui parlât de guerre : Là, les affaires ont repris, surtout les innombrables affaires du commerce de détail et toute l'activité de la France est exclusivement tournée de ce côté. Les journaux allemands accréditent donc une erreur injustifiable, quand ils ne cessent de supposer à la France des tendances belliqueuses, et par là ils entravent toutes les affaires en Allemagne.
« Le langage de cet industriel était des plus énergiques, me disait mon collègue. Il est corroboré par d'autres témoignages du même genre : ainsi, la Gazette de la Croix contenait, il y a deux jours, une lettre de Stettin faisant intendre les mêmes plaintes que celles dont je vous ai parlé, et s'en prenait durement aux journaux officieux qu'elle accusait de semer l'inquiétude partout et d'être, par conséquent, seuls responsables de la suspension du travail et des millions perdus par tous ces faux bruits de guerre. Il n'est pas jusqu'à un député du Reichstag, fort peu sympathique à notre pays, M. Bamberger, qui, revenant de Paris, n'ait affirmé très hautement, au dire de la Gazette de Francfort, que personne en France ne songeait à la guerre.»
Mais à peine croit-on pouvoir se rassurer que surgissent d'autres causes d'inquiétude. Depuis qu'il a écrit la précédente dépêche, M. de Gontaut a reçu la confidence de deux entretiens fort graves du ministre de Belgique à Berlin, M. de Nothomb, l'un vers le 25 avril avec le prince de Bismarck, l'autre le 30 avec le maréchal de Moltke.
« Il est clair, a dit le Chancelier, que la France vient d'apporter un accroissement considérable de forces militaires à son organisation primitive. Cet accroissement est si onéreux pour ses finances qu'elle ne pourra en supporter longtemps le fardeau et qu'elle fera de deux choses l'une : ou bien elle sera nécessairement entraînée à faire un coup