GRAVES PROPOS DE BISMARCK ET DK MOLTKE
de tête prochainement, ou bien elle devra modifier et réduire considérablement l'état militaire qu'elle vient d'établir; en un mot, elle n'a plus que l'alternative d'une folie ou d'une inconséquence (1). »
Le maréchal de Moltke a répété presque mot pour mot ces paroles, et comme M. de Nothomb lui objectait les intentions incontestablement pacifiques de la France : « C'est possible, a-t-il dit; pour moi, je ne vois que le fait, et je prétends que la création d'un quatrième bataillon par régiment, augmentant de 144,000 hommes l'armée française, est un fait annonçant péremptoirement une préparation à la guerre. En ce cas, nous ne devons pas attendre que la France soit prête et notre devoir est de la prévenir. — Mais quand vous aurez vaincu de nouveau la France, qu'en ferez-vous? — Je ne sais pas; ce sera assurément fort embarrassant. Ah! la guerre! la guerre! Quand on l'a vue de près comme moi, on ne peut avoir qu'une horreur profonde pour elle. C'est le plus grand fléau de l'humanité, et certainement on doit tout faire pour l'éviter. » M. de Nothomb ayant demandé ensuite au maréchal si, comme d'habitude, il irait en Silésie cette année : « J'y compte bien, a-t-il répliqué. — Mais en aurez-vous la possibilité? — Oh! ce n'est pas cette année que nous aurons la guerre. »
On voit poindre dans ces entretiens, ainsi que l'observe M. de Gontaut, la tactique favorite du prince de Bismarck, qui consiste à représenter ses adversaires comme les agresseurs et l'Allemagne comme obligée, bien malgré elle, de faire une guerre qui n'est qu'un acte de défense. A Lord Odo Russell, qui s'évertue à dire que tous les renseigne-
(1) C'est la thèse qu'exposaient également, vers la même date, les Annales prussiennes (V. p. 89). M. de Nothomb aurait aussi raconté cet entretien à l'auteur des articles publiés dans la Deutsche Revue (octobre-décembre 1892,), sous le titre : L'alliance franco-russe et la Triplice... « Vous croyez donc la France capable d'un coup de tête? » aurait demandé le ministre de Belgique. — Pourquoi pas? » (2e article, numéro de novembre, p. 163.)
ments qui lui arrivent par l'Angleterre attestent les vues pacifiques de la France, on répond que l'on a des informations opposées.
Cependant M. de Gontaut a recueilli d'un autre personnage un langage tout différent de ce qui précède. Le duc de Ratibor (Hohenlohe),qui arrive de France, lui a dit n'avoir trouvé à Paris aucune trace de velléités belliqueuses. Son frère, le prince de Hohenlohe,lui en avait donné l'assurance; mais il a voulu en acquérir personnellement la preuve. Il a visité beaucoup de magasins et d'ateliers, et, pas plus là que dans le monde ou dans les sphères officielles, il n'a entendu parler de la guerre. Il n'a pas manqué de le rapporter au prince de Bismarck, et il se promet d'en dire autant à l'Empereur et au maréchal de Moltke. Il avait confiance que la paix serait maintenue et n'apercevait rien qui pût la troubler. Il blâmait énergiquement l'article de la Post, origine ou occasion de tous les bruits de guerre, se plaignant qu'il eût porté un trouble très grave dans toutes les transactions et causé des pertes considérables à la Bourse.
Après avoir rendu compte de toutes ces différentes conversations dans une dépêche du 7 mai, M. de Gontaut ajoutait : « Le langage du duc de Ratibor, conforme à celui du maréchal de Manteuffel et à d'autres propos du même genre qui me sont revenus de divers côtés, prouve l'existence de courants divers dans le monde officiel et gouvernemental. La paix a des partisans très chaleureux dans les plus hautes sommités de ce monde. C'est l'état-major principalement qui est belliqueux, s'appuyant sur la crainte que lui inspire la France.
« L'Empereur, heureusement, est fermement opposé à la guerre; il a dit à l'Impératrice, il y a trois jours, que la paix ne serait pas troublée. Je tiens ce propos de source authentique. Se laissera-t-il entraîner par ses belliqueux conseillers? Je ne le crois pas. Cependant il serait téméraire de l'affirmer absolument.