ATTITUDE ÉNIGMATIQUE
« pas en ce moment d'intentions hostiles, et il se tient pour « assuré de la sincérité de mes intentions pacifiques, il croit « même à celles de la France en général. Mais l'état-major « allemand considère que la guerre contre l'Allemagne est « le but final de nos armements et en envisage ainsi les « conséquences.
« M. de Bulow apprend avec satisfaction que le gouver- « nement français ne pense plus à faire un emprunt dont « l'Allemagne ne se préoccupait, du reste, que médiocre- « ment. Elle n'y trouve pas grande sécurité, car elle sait « que nous retirons de la circulation pour les amasser dans « les caisses de la Banque six cents millions de billets de « vingt francs dont nous faisons notre trésor de guerre.
« Il observe, en terminant, que l'apaisement ne se fera pas « dans les esprits tant que les journaux continueront à « dénoncer l'Allemagne. »
« Le prince de Hohenlohe n'était point chargé de me faire cette communication. Elle ne lui était adressée que pour son information personnelle et peut-être, a-t-il ajouté, parce que l'on ne trouvait pas qu'il attachât lui-même une suffisante importance à nos armements; mais il a tenu, avant son départ, à me mettre au courant de ce qu'il recevait, afin que je fusse au courant de la véritable situation.
« Le prince avait relevé, dans un de nos derniers entretiens, un mot que je lui avais dit sur les appréhensions publiques qui ne cesseraient complètement que lorsqu'une politique d'entente et l'affirmation de l'accord entre les deux gouvernements substitueraient un courant de confiance aux habitudes de méfiance que l'opinion publique avait contractées. M. de Bismarck, auquel le prince avait répété mon propos, lui répond, par une lettre dont M. de Hohenlohe me donne lecture, que « cette appréciation lui paraît judicieuse; « qu'en effet, il y aurait lieu de rechercher un terrain sur « lequel cet accord pourrait se manifester; à première vue, « il peut sembler difficile à trouver; cependant, en étudiant
« de près les questions, on s'aperçoit qu'il n'est pas incom- « patible avec la nature des choses et des situations.
« Le prince de Bismarck remarque en effet « qu'en Orient, « l'antagonisme, quand il se produit, n'est que factice, l'Alle- « magne et la France n'ayant point de ce côté des intérêts « assez précis pour qu'ils doivent être fatalement contraires.
« Qu'en Italie, l'antagonisme n'est point non plus de « nécessité politique; ce n'est point l'antagonisme, c'est une « sorte de rivalité qui se produit là entre nos deux cabinets; « tous deux pourraient bien, du reste, s'apercevoir un jour « qu'ils ont compté sans leur hôte, et la prudence traditionce nelle de l'Italie pourrait donner à penser qu'au dernier « jour l'amitié de l'Italie ne sera point acquise à celui des « deux qui aura le plus fait pour se l'assurer.
« Qu'en Espagne, M. de Bismarck peut s'accommoder du « triomphe de la cause carliste et envisager cette solution « comme acceptable pour lui; qu'elle serait peut-être plus « difficilement acceptable pour la France, de sorte que « l'intérêt des deux cabinets leur conseillerait de faire en « commun des vœux pour le roi Alphonse XII ;
« Quant à la Papauté, sans doute il sera nécessaire de « s'entendre pour créer un modus vivendi entre les Etats et « l'Eglise catholique ; mais cela ne sera possible qu'avec un « nouveau pape pacifique et modéré, et par conséquent il « n'y a pas à s'en occuper du vivant de Pie IX;
« En ce qui touche la Belgique, le prince de Bismarck se « tient pour bien assuré qu'il ne me passe pas par l'esprit « de le soupçonner de vouloir conquérir ce petit royaume, « et il est convaincu que j'assiste sans préoccupation à ses « discussions académiques avec le comte d'Aspremont- « Linden. J'ai dû, en effet, comprendre, dès le premier jour, « que, si l'Allemagne obtenait des modifications dans la « jurisprudence belge de nature à garantir les voisins contre « les agitations de l'opinion publique dans ce pays, je serais « le premier à en profiter. »