LANGAGE OBSCUR DE M. DE BULOW
« La lettre de M. de Bismarck ne conclut pas plus nettement.
« De l'ensemble de cette communication, je conclus que le prince de Hohenlohe a reçu l'ordre de ne pas me laisser sous l'impression que la question des armements était close et que l'Allemagne se tenait pour éclairée et rassurée de ce côté; mais qu'il devait en même temps se garder de m'inquiéter et ne point me mettre en éveil sur les intentions de l'Allemagne. La lettre de M. de Bismarck et la communication qui m'en était faite avaient ainsi pour but de détruire l'impression que celle de M. de Biïlow devait me faire ressentir. »
Dans les jours où l'ambassadeur d'Allemagne tenait au duc Decazes un si énigmatique langage, M. de Bulow répétait exactement, sans la rendre plus claire, la même tactique auprès de M. de Gontaut. Un peu ému des propos du maréchal de Moltke et apprenant que les magasins militaires regorgeaient d'approvisionnements, celui-ci s'était résolu, le 7 mai, à aller sonder le secrétaire d'État.
« Je lui ai demandé, rapporte-t-il dans sa dépêche du même jour déjà citée, s'il y avait quelque chose de nouveau, et comme il me répondait que non, avec une certaine hésitation, il est vrai, je lui ai répliqué que cependant il me revenait que le maréchal de Moltke, si taciturne d'ordinaire, tenait en ce moment un langage assez inquiétant et que je ne parvenais pas à m'expliquer.
« M. de Bûlow, sans avoir l'air d'y attacher une grande importance, m'a rappelé qu'en effet, il m'avait déjà entretenu des inquiétudes causées aux militaires par notre loi des cadres, et il m'en a de nouveau expliqué quelques motifs. Je lui ai rappelé, à mon tour, tout ce que j'avais répondu sur ce point, soit à lui-même, soit à M. de Radowitz; j'ai commenté de plus les récentes explications de Y Avenir militaire, et j'ai ajouté que je ne pouvais dire qu'une chose, toujours la même, à savoir que personne en France ne pensait
à la guerre, que pas un acte du gouvernement ne pouvait donner à le croire et qu'il était impossible de nous expliquer les intentions insensées qu'on nous prêtait, comme de nous rendre compte des alarmes que l'on éprouvait ici.
« M. de Bùlow m'a parlé alors d'un entretien que le prince de Hohenlohe aurait eu, ces jours-ci, avec Votre Excellence par l'ordre du Chancelier, mais en termes si vagues et si obscurs que je ne pourrais préciser l'impression qu'en a retirée le cabinet de Berlin; c'est à peine même si j'en ai compris l'objet. Il s'agirait, il me semble, d'une proposition ou d'une éventualité d'entente possible entre nos deux pays sur certaines questions encore reléguées à cette heure au second rang, telles que la politique en Orient. L'expérience en ayant été faite avec succès à propos de la reconnaissance du maréchal Serrano, pourquoi ne la recommencerait-on pas ailleurs? (1) Je le répète, M. de Bùlow s'est expliqué avec si peu de netteté que je n'ai pas compris si cette entrevue qui pourrait avoir une portée réelle en a eu ou n'en a pas eu. En somme, M. de Bùlow m'a semblé n'avoir pas de préoccupation ou d'arrière-pensée inquiétante pour le moment actuel ; mais il est resté nuageux, incomplet. Je dois dire que nous étions à l'heure où il sort de son cabinet et qu'il était très fatigué... »
C'était à n'y rien comprendre ; mais une chose pourtant paraissait certaine, c'est que l'Allemagne entendait bien prolonger l'incident. A peine calmée, la crise renaissait. Le malaise se prolongeait, au grand mécontentement des
(1) Le duc Decazes s'était volontiers prêté à cette reconnaissance que le prince de Bismarck désirait ardemment et qu'il eut beaucoup de peine à obtenir de son souverain.
Sur la minute de sa dépêche, M. de Gontaut avait d'abord écrit puis biffé ce qui suit : « Ainsi l'accord s'est établi dans le passé pour la reconnaissance du maréchal Serrano. Ne pourrait-il se faire également sur la question d'Orient où l'Allemagne a toujours évité jusqu'à présent de prendre une attitude particulière correspondant à une ligne politique déterminée? »