PAROLES DU TSAR AU GENERAL LE FLO
alarmante, et, notamment, deux lettres émanant d'un des plus grands personnages de l'Europe. L'une disait : « Vous serez attaqués au printemps »; l'autre : « Les dispositions sont changées; la guerre est remise au mois de septembre. »
Le 10 avril, lendemain même de son retour, le général Le Flô recevait inopinément, de grand matin, la visite du prince GortchakofT. Celui-ci lui témoignait les meilleures dispositions, lui répétait le conseil qu'il ne cessait de donner à la France : « Rendez-vous forts », et, répondant à ses inquiétudes, l'assurait qu'une agression de l'Allemagne soulèverait en Europe une réprobation générale. Le 15, notre ambassadeur avait une entrevue avec l'empereur Alexandre. Comme il était encore question des anxiétés du moment, le souverain affirmait au général que, dans sa pensée, l'Allemagne était très loin de vouloir la guerre, que ce n'étaient là que des ruses du prince de Bismarck, qu'il savait pertinemment l'empereur Guillaume très résolu à maintenir la paix, et qu'en tout cas il ne négligerait rien lui-même pour éviter qu'elle ne fût troublée. Si l'Allemagne entrait en guerre sans motif, ce serait à ses risques et périls. « Ne vous alarmez pas... Les intérêts de nos deux pays sont communs et si, ce que je me refuse à croire, vous étiez un jour sérieusement menacés, vous le sauriez bien vite, et — avait ajouté l'Empereur après quelque hésitation — vous le sauriez par moi. »
Ces propos rassurants, et d'autres qui suivirent, avaient été transmis au duc Decazes, lorsque celui-ci reçut, vers le 26 avril, la dépêche où M. de Gontaut lui rendait compte de sa conversation avec M. de Radowitz. Le duc Decazes comprit, tout de suite, le parti qu'il en pourrait tirer près des cours étrangères. En même temps qu'il remerciait M. de Gontaut de cette communication et qu'il le complimentait de ses réponses à M. de Radowitz, il envoyait, comme on l'a vu, sa dépêche à nos représentants à Londres, Saint-Pétersbourg, Vienne, La Haye, Rome et Bruxelles,
accompagnée d'une circulaire qui la commentait et leur indiquait l'usage qu'ils en auraient à faire.
Une série d'incidents, y disait-il, interdisaient au gouvernement français d'envisager l'avenir avec une entière sécurité. « Les avis qui nous ont été transmis de divers côtés à cet égard s'expliquent et se corroborent aujourd'hui par l'existence d'une pensée menaçante, dont la presse officieuse de Berlin nous avait, à plusieurs reprises, apporté l'expression, mais dont notre ambassadeur à Berlin vient de recueillir, ces jours derniers, la manifestation la plus autorisée.
« D'après ce qui a été dit à M. de Gontaut-Biron par M. de Radowitz, qui occupe, vous le savez, une situation importante au ministère des affaires étrangères à Berlin, le parti auquel appartient aujourd'hui la direction intellectuelle et politique de l'Allemagne voit avec déplaisir que la France, après ses désastres, soit « ressuscitée ». Aux yeux de ce parti, tout ce qui peut guérir les blessures de notre pays et lui rendre la vie constitue pour le nouvel empire allemand une menace et lui confère le droit de conjurer, par une action immédiate, des périls éventuels. En d'autres termes, la sûreté de l'empire exige que notre nation ne puisse pas se fortifier, même en deçà de nos frontières ouvertes de toutes parts; et puisque l'Allemagne croit avoir des raisons d'appréhender que les ressentiments qu'elle soupçonne au fond de nos cœurs ne nous poussent quelque jour à tenter contre elle une lutte nouvelle, dont elle s'est appliquée pourtant, en 1871, à rendre d'avance les conditions si démesurément inégales, elle est « politiquece ment, philosophiquement et chrétiennement môme » autorisée à se laisser guider par ces préoccupations et à nous attaquer avant que nos forces aient pu être réorganisées.
« Le cabinet allemand, nous nous plaisons à le reconnaître, ne s'est pas, jusqu'ici, déclaré solidaire de cette formule qui se ressent évidemment de l'intempérance de l'es-
prit de parti. Toutefois, les termes mêmes dans lesquels M. de Radowitz s'en est expliqué avec M. de Gontaut nous donnent lieu de craindre que le gouvernement ne soit entraîné un jour par les passions dont le confident du prince de Bismarck nous dénonce l'existence, en même temps qu'il semble vouloir les justifier par des considérations d'humanité et de religion. Cette doctrine étrange, qui consisterait à ériger en droit la destruction de ses ennemis, ou de ceux dont on pourrait suspecter les intentions ultérieures, avant qu'ils ne soient assez forts pour résister à l'agression, est tout à fait nouvelle dans la jurisprudence internationale. S'adressant à la France, et en présence des dispositions notoirement pacifiques de tous les hommes politiques et de la population tout entière, elle aurait quelque chose d'exorbitant dont les consciences seraient profondément émues. Elle aurait enfin pour toutes les puissances des conséquences pratiques sur lesquelles aucune d'elles ne pourrait se faire illusion et qui rendraient ce principe, s'il devait être réellement adopté par l'Allemagne, également menaçant pour tout le monde.
« Il n'est pas, en effet, un seul gouvernement, parmi ceuxlà mêmes qui entretiennent aujourd'hui les relations les plus amicales avec le cabinet de Berlin, qui ne soit exposé à causer un jour de l'ombrage à l'Allemagne ou à gêner les plans de ses hommes d'Etat. Les craintes que ceux-ci peuvent dès maintenant concevoir à ce sujet leur donneront-elles le droit d'attaquer à leur convenance, sans autre justification, l'Etat dont ils voient les forces s'accroître pendant la paix et qui sera un adversaire plus capable de se défendre dans quelques années? L'empire allemand, en possession d'une puissance militaire sans rivale, sera-t-il autorisé à provoquer aujourd'hui la Russie en champ clos, parce qu'il sera induit à supposer que quelque jour le cabinet de Saint-Pétersbourg nourrirait envers lui des dispositions moins amicales? Attaquera-t-il légitimement
l'Angleterre, de peur que ce pays ne vienne à augmenter ses troupes et ne se mette plus tard mieux en mesure qu'il ne l'est peut-être aujourd'hui de soutenir l'indépendance de la Belgique? Envahira- t-il la Hollande parce que, plus tard, cette vaillante nation serait mieux préparée à défendre ses ports et ses colonies dont l'Allemagne peut avoir besoin? Enfin, si cette puissance venait à craindre que l'Autriche ne suivît ultérieurement en Orient, ou en Italie, ou même sur son territoire, dans les questions religieuses ou nationales, une politique contraire aux intérêts allemands, l'Allemagne aurait-elle la faculté d'attaquer l'Autriche dès à présent, à son heure, sans autre argument juridique que la prévision d'un dissentiment futur et en alléguant le désir chrétien d'éviter la grande effusion de sang que nécessiterait plus tard un choc plus terrible?
« On le voit, les conséquences de la théorie exposée à M. de Gontaut ne seraient pas seulement monstrueuses, elles intéresseraient directement la sécurité de chacune des puissances de l'Europe. Dès aujourd'hui, on pourrait se demander si la France est seule visée parles partis qui préconisent cette doctrine et l'on pourrait supposer qu'en proclamant la nécessité de rendre à tout jamais impossible une diversion venant du côté de la France, le parti nationallibéral cherche surtout à assurer d'un autre côté à l'Allemagne, telle qu'il la rêve, une liberté d'action définitive. Quoi qu'il en soit, j'ai dû vous communiquer, pour votre information personnelle, les détails qui m'étaient transmis par M. le vicomte de Gontaut-Biron, et j'ai tenu à y joindre les réflexions qu'ils me suggèrent. Vous voudrez bien vous en pénétrer dans les entretiens que vous pourrez avoir avec M. de Biïlow (M. le prince Gortchakoff — Lord Derby — M. le comte Andrassy) touchant la situation générale de l'Europe et l'avenir de nos rapports avec l'Allemagne. »
Constatant ensuite l'apaisement qui paraissait se produire à cette même date, grâce aux bons offices du gouverne-