‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 62 sur 178 · LETTRE DU DUC DECAZES AU GÉNÉRAL LE FLU · texte numérisé non relu

LETTRE DU DUC DECAZES AU GÉNÉRAL LE FLU

ment russe (1), le duc Decazes terminait ainsi : « Je n'en devais pas moins relever et vous signaler ces symptômes dont nul en Europe ne saurait sans imprudence méconnaître la portée et dont nous devons tous, dans l'intérêt de la paix générale, aspiration commune de tous les cabinets, nous appliquer à conjurer les développements.»

Envoyés le 29 avril, ces documents parvenaient au général Le Flô le 2 mai. Ils étaient accompagnés d'une lettre particulière à son adresse. Bien qu'elle ait été livrée par lui-même à la publicité en 1887, nous la reproduisons ici intégralement, à cause de son importance et pour la continuité de ce récit.

« Paris, 29 avril 1875.

« Mon cher général,

« Ma correspondance officielle et confidentielle ne me laisse plus grand'chose à vous dire; mais je tiens cependant à causer un moment avec vous, tout au moins pour que vous sachiez combien nous apprécions l'énergie et l'efficacité de votre intervention, et combien aussi nous faisons foi et état sur les sentiments dont vous avez recueilli l'expression auprès de Sa Majesté impériale et de son chancelier. Vous remarquerez que je n'hésite pas à leur attribuer l'apaisement qui se produit depuis quarante-huit heures à Berlin, et qui est si marqué que M. de Gontaut n'hésite pas à considérer comme passée la crise dont il constate en même temps l'intensité exceptionnelle.

« L'empereur Guillaume disait, il y a quelques jours, au prince de Polignac : « On a voulu nous brouiller... » Je ne vois pas clairement qui était cet On et je ne sais pas donner un nom à ce trouble-fête; mais je vois clairement que c'est l'attitude de la cour de Russie qui a écarté de nous

(1) Voir plus haut, pp. 100-101 et note.

le danger, et vous voudrez bien en exprimer à qui de droit notre profonde reconnaissance. Il appartient à Sa Majesté impériale de compléter et de fortifier son œuvre. Je vous ai dit souvent qu'à mes yeux, l'empereur de Russie était l'arbitre de la paix du monde : il peut l'assurer pour longtemps aujourd'hui par le langage qu'il tiendra à Berlin à son passage et l'énergie avec laquelle il affirmera sa volonté de ne pas permettre qu'elle soit troublée.

« La doctrine étrange développée par M. de Radowitz est de celles qui doivent le plus vivement indigner la conscience honnête et droite de ce grand souverain, et il est digne de lui de la traiter comme elle le mérite. Si je ne suis pas aussi rassuré que le prince Gortchakofî le voudrait et me le conseille, ce n'est pas que je doute de l'appui que son souverain nous prêterait contre de funestes tendances, non plus que de l'influence que son intervention exercerait, si elle se produisait à temps.

«Mais c'est précisément parce que ses volontés pacifiques sont bien connues à Berlin, parce qu'on y sait qu'il protestera énergiquement contre des desseins pervers, que je dois craindre qu'ils lui soient soigneusement dissimulés et qu'on se décide quelque jour à le mettre en présence d'un fait accompli.

« Je n'aurais plus cette crainte et ma sécurité serait absolue, du jour où Sa Majesté aurait déclaré qu'elle considérait une surprise comme une injure et qu'elle ne laisserait pas cette iniquité s'accomplir.

« Avec ce mot-là, la paix du monde serait assurée et il est bien digne de l'empereur Alexandre de le prononcer. Pour moi, je n'hésite pas à ajouter à ce que vous avez dit si justement pour affirmer nos intentions, nos résolutions pacifiques, que je suis prêt à donner au Tsar telle garantie qu'il croira nécessaire contre toute pensée d'agression, toute pensée d'un trouble à apporter à la paix du monde, décidé à soumettre à son auguste arbitrage tout différend qui pour-

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