PRESSANT APPEL AU TSAR
rait s'élever et à mettre ainsi sous la sauvegarde de sa haute raison cet apaisement des cœurs, des esprits et des intérêts dont il a su assurer le glorieux protectorat.
« Sa Majesté a daigné vous dire qu'au jour du danger nous serons prévenus et prévenus par elle. Nous acceptons cette certitude avec une confiance d'autant plus grande que c'est à sa sollicitude que nous aurons recours ce jour-là. Mais si elle n'était pas prévenue à temps, elle daignera comprendre et reconnaître qu'elle aussi aura été trompée et surprise; qu'elle se trouvera pour ainsi dire devenue la complice involontaire du piège qui nous aura été tendu. Et je dois avoir aussi cette confiance qu'elle vengera ce qui sera devenu son injure propre et qu'elle couvrira de son épée ceux qui se sont reposés sur son appui.
« C'est là, mon cher général, l'assurance que je voudrais recueillir par vous.
« Hélas ! je sais bien, mon cher général, que vous n'obtiendrez pas tout cela; mais je sais aussi que, mieux que tout autre, vous obtiendrez tout le possible. D'ailleurs, vous avez avec Sa Majesté une liberté d'allure et de langage qui peut vous permettre de lui dire à peu près textuellement tout ou partie de ce qui précède. Peut-être même pourriezvous en lire un passage au prince Gortchakoff. Il y trouvera tout au moins la manifestation évidente de notre volonté de maintenir la paix. Il est en tout cas certain que le voyage de l'Empereur à Berlin est pour nous une occasion dont il est important de tirer tout le parti qu'elle comporte; car c'est surtout par lui que nous pouvons savoir le vrai fond des desseins et des audaces de la Prusse.
« Tout et bien à vous, mon cher général. »
On sait les graves événements qui suivirent. Après quelques heures de réflexion et de perplexité, le général Le Flô prit le parti de se rendre, le lendemain 3 mai, au soir, chez le prince Gortchakoff. Comme il lisait au chancelier russe certains passages de la lettre du duc Decazes : « Vous
ne me lisez pas tout, interrompit celui-ci avec émotion ; entre vous et moi rien ne doit être caché; lisez donc tout, vous pouvez tout me dire et j'ai besoin de tout savoir, car je vais vous demander de me laisser envoyer cette lettre à l'Empereur... La vérité tout entière, il la faut. Croyez-moi, je connais mon maître et je sais ce qui lui convient; il vous aime beaucoup et vous pouvez lui dire beaucoup; l'heure n'est pas aux ménagements de paroles. «Enhardi par cette invitation pressante, notre ambassadeur donna connaissance au prince de la lettre entière du ministre. « Oh! ceci est bien un peu fort, observa le chancelier, quand vint la phrase où le duc Decazes exprimait l'espoir que le Tsar nous couvrirait de son épée; mais c'est égal, laissez-le; nous ne tirerons pas l'épée et nous n'en aurons pas besoin, nous arriverons sans cela. Puis ayant pris la lettre avec tous les papiers qui l'accompagnaient, et notamment le rapport de M. de Gontaut sur les théories de M. de Radowitz, il écrivit immédiatement à l'Empereur le billet suivant : « Sire, le général Le Flô vient de me communiquer des dépêches qu'il a reçues cette nuit de son gouvernement. Après m'en être entretenu avec lui, je lui ai demandé de me permettre de les placer sous les yeux de Votre Majesté; il y a consenti et j'ai l'honneur de vous les envoyer. Votre Majesté jugera de leur importance. »
Il n'y avait pas un moment à perdre : dans quelques jours, l'Empereur partait pour Berlin; le chancelier allait travailler avec lui le lendemain, pour la dernière fois de la saison, à Pétersbourg, et le général Le Flô ne devait plus le rencontrer que dans une revue, au milieu des troupes, sans aucune chance de lui exposer à loisir le pressant appel du gouvernement français. Peu d'heures après, le dossier était renvoyé au général Le Flô avec ce mot du chancelier : « Général, l'Empereur m'a remis, ce matin, de la main à la main, les pièces que vous m'aviez confiées et m'a chargé de vous remercier de cette preuve de confiance. Sa Majesté