LES PROMESSES DU TSAR
a ajouté qu'elle confirme tout ce qu'elle vous a dit de vive voix. » Ainsi le Tsar ne s'engageait assurément pas à tirer l'épée; mais il confirmait à tout le moins sa promesse de nous avertir si nous étions sérieusement menacés.
Le soir du même jour, 4 mai, un télégramme du général Le Flô apprenait au duc Decazes ce qui venait de se passer. C'est le lendemain qu'il recevait de l'ambassadeur d'Allemagne l'étrange visite qui a été rapportée précédemment. Les nouvelles de Saint-Pétersbourg étaient arrivées à propos pour atténuer l'impression de malaise que devait laisser au ministre la mystérieuse démarche du prince de Hohenlohe.
Quelques jours plus tard, le général Le Flô ayant eu occasion d'échanger quelques mots avec l'Empereur, celuici lui faisait l'éloge du calme et de la sagesse avec lesquels M. Gontaut avait répondu aux théories de M. de Radowitz, et ajoutait : « Tout cela se calmera, je l'espère. En tout cas, vous savez ce que je vous ai dit. Je ne l'oublie pas et je tiendrai. » Puis, comme l'ambassadeur prenait congé de lui : « Au revoir, avait répété le souverain, je me souviendrai. »
C'est sur ces entrefaites que le Times du 6 mai publiait un article de son correspondant de Paris qui souleva une émotion considérable. L'auteur, M. de Blowitz, constatait le malaise qui continuait à se propager dans l'opinion publique : « Les esprits les plus sérieux, écrivait-il, croient à un danger imminent, à une menace latente; ils éprouvent cette sensation vague et terrible qu'on exprime par ces mots : « Il se trame quelque chose ». L'origine de ces craintes était dans les théories, colportées et reproduites à mi-voix, d'un parti puissant en Allemagne, qui comprenait tout l'élément militaire. Voici, comment, en substance, M. de Blowitz exposait ces théories :
L'Allemagne a conclu un mauvais traité avec la France; les fameux cinq milliards, cette somme monstrueuse dont
le payement devait, dans l'opinion même du prince de Bismarck, ruiner cette puissance, sont déjà rentrés dans ses caisses; elle réorganise son armée, assez vite pour devenir avant longtemps Futile alliée d'autres nations, sinon pour se rendre immédiatement dangereuse; Belfort reste une épine dans les chairs de l'Allemagne. Celle-ci, au contraire, n'est pas plus riche qu'avant la guerre; elle ne peut songer à défendre pendant cinquante ans, sans épuiser ses ressources, ses conquêtes faites en six mois; or, désarmer, c'est se livrer à l'ennemi; il faut donc se débarrasser une bonne fois de la France; c'est un devoir envers l'Allemagne et envers l'Europe qui ne sera jamais tranquille tant que la lutte sera possible, c'est-à-dire tant que ne sera pas réparée la bévue du traité de Francfort, qui laisse la France en position de revivre et de recommencer la guerre. Jamais moment ne fut plus favorable pour l'attaquer; l'Angleterre, l'Italie et l'Autriche laisseraient faire; la seule puissance embarrassante est la Russie, à laquelle on doit démontrer la nécessité d'en finir avec la France. La conclusion pratique de cette argumentation, c'est de passer la frontière, de marcher sur Paris, de prendre position sur le plateau d'Avron, d'où l'on pourrait détruire la capitale, et de signer un nouveau traité qui enlèverait seulement à la France le territoire de Belfort, mais limiterait le chiffre de son armée active et la mettrait à l'amende de 10 milliards, payables en vingt ans, avec intérêt à 5 pour 100 et sans anticipation de payement du capital...
Il serait faux, continuait M. de Blowitz, de prétendre que ces théories sont acceptées en Allemagne, en dehors du parti qui les formule. Tous les honnêtes gens les repoussent. L'Empereur se tient pour engagé d'honneur par le traité qu'il a signé. Mais si le Tsar paraissait indifférent, l'opinion allemande et l'Empereur lui-même pourraient être entraînés par les partisans de la guerre. C'est à l'Allemagne de ras surer, par une déclaration claire, non seulement la France,