LE « TIMES » SONNE L'ALARME
mais tout le monde civilisé, car les théories qui précèdent « mettent en péril tout ce qui est intact de cette force morale qu'on appelle le droit public ».
« Telle est, conclut l'article, la considération qui devrait faire sortir l'Europe de son indifférence et lui rappeler cette recommandation, peu flatteuse mais ingénieuse, d'une paysanne, qui, en laissant ses enfants seuls à la ferme, leur dit : « S'il vous arrive quelque chose, ne criez pas : Au voleur ! « Personne ne viendrait, car vous seuls seriez en danger « d'être volés. Criez : Au feu ! si vous voulez faire venir les « voisins, car le feu peut brûler tout le village (1). »
(1) En même temps qu'il reproduisait cette lettre sensationnelle, le Times y consacrait un long article. Tout en affectant de considérer les inquiétudes dont on l'entretenait comme peu fondées ou exagérées, il appréciait sévèrement la théorie attribuée au parti militaire allemand. « Elle serait plus digne d'un conquérant barbare que d'un Etat civilisé. »
La lettre du Times servait si bien les intérêts de la France et la politique du duc Decazes qu'on soupçonna celui-ci d'y avoir contribué. Il s'en défendit toujours et, par deux fois, écrivit à M. de Gontaut qu'elle avait été inspirée par le prince de Hohenlohe luimême : « Effrayé de la folle aventure dans laquelle son pays allait se jeter, il semblerait qu'il a voulu la prévenir par une révélation qui devait soulever et qui, en effet, a soulevé en Angleterre un cri d'indignation et de réprobation. J'ai lieu de croire qu'il a supposé que l'effet produit déciderait les journaux officieux à traiter cette accusation de calomnieuse et déterminerait à Berlin une réaction salutaire. Puisse-t-elle, en effet, se produire! Je n'ai pas voulu courir une semblable aventure, et je m'étais borné à faire faire, dans le Moniteur, une réfutation à l'article des Annales prussiennes. Le ton calme et modéré de cette réfutation a été fort apprécié. » Même affirmation dans une autre lettre : « Je vais lui (Hohenlohe) glisser, un de ces jours, que je sais qu'il a été l'inspirateur de l'article du Times et que j'ai compris qu'il voulait, en révélant les desseins du parti militaire, les faire avorter. »
Voici, par contre, ce que le prince de Hohenlohe dit dans ses Mémoires : « Paris, 21 mai 1875. — Si jusqu'ici des doutes ont subsisté sur la question de savoir qui était l'auteur du fameux article du Times, je crois pouvoir les écarter complètement. L'auteur de ce cri d'alarme n'est personne autre que le correspondant bien connu du Times à Paris, M. de Blovvitz. Dès le 2 mai, lorsque je le
« Les hommes politiques venant du dehors, lisait-on dans le même article, aussi bien que ceux qui en France prétendent être bien informés, affirment que la paix ou la guerre
rencontrai en soirée chez le duc Decazes, Blowitz me communiqua son intention d'écrire, sur l'inquiétude alors régnante, un article dont il se promettait un heureux résultat. Blowitz débattit avec moi les points contenus dans son article. Il n'a pas eu égard à mes objections parce qu'il était convaincu, comme je l'ai appris depuis, qu'en exposant ouvertement les inquiétudes régnantes, il provoquerait des déclarations en sens contraire qui contribueraient à consolider la paix. En outre, il est allé plus loin qu'il n'en était convenu vis-à-vis de moi. Ses raisonnements, qui dans notre entretien de vive voix avaient un caractère impartial, sont devenus ce que mes avertissements lui avaient déjà fait observer, une attaque contre l'Allemagne. La rédaction du Times a reçu son article le mercredi 5 mai et demandé par télégraphe à ses différents correspondants du continent des informations sur les points contenus dans l'article Blowitz; peut-être aussi a-t-elle conféré avec des hommes politiques de Londres. Ce n'est que lorsqu'elle se fut convaincue, à ce qu'elle crut, de l'exactitude des allégations Blowitz, qu'elle fit imprimer l'article. La supposition que l'article a été inspiré par des spéculateurs de la Bourse semble dénuée de fondement. Ce fut un procédé dépourvu de tact, inventé par Blowitz dans l'intérêt de la France, et par lequel il croyait faire de bonne besogne et travailler pour la paix européenne. »
Ce passage écarte toute collaboration, au moins volontaire, du prince de Hohenlohe à l'article du Times. Ajoutons que, d'après le récit de M. de Blowitz lui-même (Henri Stephan de Blowitz, My Memoirs, Londres, 1903, 8°), l'article fut écrit et inséré sur la sollicitation directe du duc Decazes. Pour triompher des hésitations de M. Delanne, le directeur du Times, le ministre aurait donné la preuve à M. de Blowitz des intentions menaçantes de l'Allemagne en lui faisant lire le rapport de M. de Gontaut sur sa conversation avec M. de Radowitz. Cet épisode est raconté d'une manière fort dramatique et la mise en scène est impressionnante. Par malheur, M. de Blowitz prétend avoir vu dans le document en question tout le détail des plans du parti militaire tels qu'il les reproduit dans son article (invasion, investissement de Paris...) et tels que M. de Radowitz les aurait révélés à M. de Gontaut. On a pu voir que celui-ci n'en souffle pas mot dans sa dépêche. Cette fable colossale rend suspect l'ensemble du récit de M. de Blowitz. Néanmoins, ce récit ne semble pas une invention de toutes pièces, mais plutôt un dangereux mélange de vérités et d'erreurs, et il reste fort croyable que l'article du Times fut inspiré par le duc Decazes.