ATTENTE ANXIEUSE DE L'EUROPE
va dépendre de l'entrevue des empereurs d'Allemagne et de Russie. » C'était, du moins, l'impression générale que les révélations de M. de Blowitz ne pouvaient qu'accroître. N'avait-il pas présenté la Russie comme la seule puissance qui pût vouloir entraver l'Allemagne dans l'exécution de ses belliqueux projets et que celle-ci dût gagner à sa manière de voir? Le voyage du Tsar à Berlin prenait donc tout à coup les proportions d'un événement qui va régler les prochaines destinées du monde et l'opinion publique, dans l'attente, s'énervait de plus en plus. Elle commentait un certain nombre de faits qu'elle prenait pour des indices et qu'elle rapprochait de l'entrevue annoncée, entre autres le congé que venait de prendre l'ambassadeur d'Allemagne à Paris. Des bruits alarmants avaient circulé un jour à la Bourse. Le gouvernement français, pour calmer l'émotion, assurait par la voie de la presse qu'il ne s'était rien produit qui pût les justifier.
C'est qu'on ignorait encore en faveur de quelle puissance aurait lieu l'intervention du Tsar. Depuis le télégramme du 4 mai du général Le Flô, le gouvernement seul connaissait quel dénouement il lui était permis d'espérer.
« L'intention de M. de Bismarck, écrivait-on de Berlin à la Nouvelle Presse libre de Vienne, est de donner au Tsar l'assurance que l'Allemagne a les dispositions les plus pacifiques et, en même temps, de le prévenir que les mesures militaires prises en France laissent supposer que le gouvernement français n'est pas animé des mêmes dispositions. M. de Bismarck laisserait entendre au Tsar que l'Allemagne désirerait beaucoup qu'il informât la France des dispositions pacifiques du gouvernement allemand. » Si ces prévisions étaient fondées, c'était le désarmement, sans doute, que le Chancelier s'apprêtait à exiger de nous par l'intermédiaire de la Russie. On racontait au duc Decazes qu'il aurait dit, en parlant de l'empereur Alexandre : « Je le retournerai, j'en fais mon affaire.» Le souverain se laisserait-
il « retourner » ? Insisterait-il, au contraire, sur les intentions pacifiques de la France et son droit à réorganiser sa puissance militaire? Allait-on nous reconnaître ce droit ou nous placer entre l'humiliation d'y renoncer et la guerre (1) ?
Cependant l'empereur Alexandre avait déjà tranché la question et il n'avait pas attendu pour agir son arrivée à Berlin. Il s'était fait précéder dans cette ville par le comte Schouwalofï, qui regagnait son poste d'ambassadeur à Londres.
« Vous savez, raconta-t-il à M. Gavard, notre chargé d'affaires à Londres, ce que l'Empereur avait dit au général Le Flô. J'étais chargé de le répéter à Berlin. J'ai vu le vieil Empereur, qui a paru d'abord fort étonné de nos inquié-
(1) Le 7 mai, M. Morier disait à M. Lefebvre de Béhaine : « Je sais, d'une façon positive, qu'on se promet d'obtenir de grands résultats du prochain séjour de l'empereur Alexandre à Berlin. Le prince de Bismarck persiste à se montrer préoccupé de vos armements. A quelles résolutions cela le conduira-t-il? C'est ce que je ne suis pas parvenu à connaître. Mais qu'il se prépare quelque chose, c'est ce que je puis vous affirmer. Lord Derby m'a écrit qu'il était inquiet. Savez-vous quelque chose du duc Decazes? Il est bien évident qu'on ne veut pas se laisser fermer la petite plaie ouverte du côté de la Belgique; la nouvelle note prussienne du 15 avril le prouve. D'autre part, le Chancelier a toujours en tête cette idée que vous ferez une guerre de revanche; il veut la prévenir. Il a eu récemment la pensée de vous forcer à prendre la moitié de la Belgique et d'octroyer l'autre à la Hollande. Dans ce cas, il donnerait carte blanche à la Russie en Orient, aux dépens de l'Autriche, et il voudrait vous obliger, bien entendu, à entrer dans une ligue internationale contre la papauté. » (Cité par M. G. Goyau dans son Introduction à l'ouvrage : Lefebvre de Béhaine, Léon XIII et le prince de Bismarck.) — Le comte Schouwalofï disait également àM. Gavard « qu'une opinion, répandue à Berlin et partagée par des hommes très sérieux, était que Bismarck avait l'idée d'amener un état de choses qui lui permît d'offrir la Belgique à la France, dans l'espérance de nous désintéresser à ce prix de la revanche. Mais il ajouta qu'il s'en était expliqué avec Bismarck et que celui-ci avait désavoué la pensée qu'on lui prête. » (Charles Gavard,' Un diplomate à Londres, Paris, 1895, in-18, p. 249.)