‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 67 sur 178 · SCHOUWALOFF A BERLIN ET A LONDRES · texte numérisé non relu

SCHOUWALOFF A BERLIN ET A LONDRES

tudes. Il ne pensait vraiment pas que la guerre fût imminente, mais il était le seul aussi mal informé à Berlin. Il n'a donc pas été difficile de l'amener où nous voulions, après qu'il a été averti. Quant à Bismarck, il sait qu'il ne peut ni attaquer la Russie, à cause de vous, ni vous, si la Russie s'y oppose. Je tiens donc la paix pour parfaitement assurée, malgré les alertes qui peuvent encore se produire, pour cette raison que la Russie ne veut pas la guerre et que ce n'est pas, de sa part, une disposition purement platonique (1). » Pour mieux éclairer l'Allemagne sur les vues de la Russie le comte Schouwaloff aurait même ajouté : « Si vous ne voulez pas m'en croire, d'autres viendront après moi, que vous serez bien forcé d'écouter. » Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ce propos, le langage du diplomate russe donna clairement à comprendre au prince de Bismarck que la partie était perdue pour lui. Il ne songea plus alors qu'à protester de la permanence de ses intentions pacifiques et, craignant que l'Italie et l'Autriche ne voulussent joindre leurs observations à celles de la Russie, il envoya chercher les représentants de ces deux puissances en vue de leur persuader qu'il n'avait jamais eu le moindre dessein belliqueux (2).

Ce premier et important succès n'avait pas terminé la mission du comte Schouwaloff. Pour garantir plus solidement la paix, l'empereur Alexandre l'avait chargé d'obtenir le concours de l'Angleterre. Il allait trouver cette puissance

(1) Charles Gavard, Un. diplomate à Londres, pp. 248-249.

(2) Récit fait par Lord Odo Russell à M. de Gontaut (Notes du 15 juillet 1875). On y lit ensuite :

« Il n'en fut pas de même pour Lord Odo Russell, tant il était persuadé que l'Angleterre, persistant dans sa politique isolée, ne s'occuperait pas des questions de paix ou de guerre sur le continent. Ce fut là son erreur et. une grave erreur. Il fut joué par Schouwaloff qui ne lui confia pas qu'il était chargé par l'empereur de Russie de s'entendre avec l'Angleterre et d'obtenir son concours pour imposer la paix. »

d'autant mieux disposée à intervenir, que, par l'intermédiaire de notre habile chargé d'affaires à Londres, le duc Decazes l'avait déjà mise au courant de ses craintes et reçu d'elle d'importantes déclarations. M. Gavard avait d'abord communiqué à Lord Derby les extraits de la correspondance de M. de Gontaut et le rapport sur le langage de M. de Radowitz, qui lui avaient été envoyés le 29 avril par le ministre. Le 6 mai, un mot particulier de celui-ci apportait cette nouvelle : « Hohenlohe vient de me dire, avant de partir pour Munich, que M. de Bulow trouve Gontaut bien optimiste et que le gouvernement allemand est loin d'être entièrement convaincu du caractère inoffensif de nos armements.» M. Gavard jugea le moment venu de tout tenter pour faire sortir le gouvernement anglais de sa réserve. « Je courus chez Lord Derby, je lui parlai avec une émotion qui n'était pas jouée; je croyais à un danger immédiat, et je m'imaginais réellement que je pouvais être utile à mon pays. Est-ce encore un effet de mon imagination? Je crois avoir ému Lord Derby et lui avoir fait partager le sentiment qui m'animait. » Répondant à la crainte, exprimée par M. Gavard, que l'Allemagne ne voulût fondre sur nous : « Une semblable agression, avait dit le secrétaire d'Etat, soulèverait en Europe une indignation universelle, et ce sentiment ne serait nulle part plus vif qu'en Angleterre. L'Allemagne elle-même ne saurait braver un pareil soulèvement de l'opinion. » Et, pressé de s'expliquer, il avait ajouté : « Vous pouvez compter sur moi; vous pouvez compter que le gouvernement ne manquera pas à son devoir. Je vous donne à cet égard toutes les assurances que peut vous donner le ministre d'un souverain constitutionnel. » Enfin, Lord Derby ne cachait pas à M. Gavard qu'il avait déjà parlé au comte Munster de l'inquiétude que l'Allemagne entretenait en Europe sans aucun fondement (1).

(1) Charles Gavakd, op. cit., pp. 241-244.

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