‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 68 sur 178 · LORD ODO RUSSELL CHEZ LE CHANCELIER · texte numérisé non relu

LORD ODO RUSSELL CHEZ LE CHANCELIER

Deux jours plus tard, le comte Schouwaloff apportait au gouvernement anglais les pressantes instances de l'empereur de Russie. Il avait marché vite et agi non moins vite. Arrivé à Berlin le 5 mai, il en repartait le 6 et se trouvait à Londres le 7. « Il paraît, écrivait plus tard le duc Decazes à M. de Gontaut, que la partie était rude à jouer, la résistance difficile, même au Tsar; car voyez de quelles précautions il s'est fait précéder ! Le comte Schouwaloff est arrivé à Londres demandant à l'Angleterre de s'associer aux efforts que l'empereur Alexandre allait faire à Berlin dans l'intérêt de la paix et de provoquer un effort commun des cabinets de Rome et de Vienne. Comme l'on pouvait craindre que le cabinet anglais, croyant avoir besoin de l'Allemagne en Asie, hésitât, le comte Schouwaloff lui apportait aussi l'engagement de donner à l'Angleterre satisfaction sur ces questions et communiquait des ordres formels qui interdisent à l'armée de la mer Caspienne de continuer sa marche sur Merv. La situation semblait donc si sérieusement compromise que l'on supposait à Pétersbourg qu'il fallait le concours de toute l'Europe pour décider du succès. » Les négociations du comte Schouwaloff aboutirent vite, car dans la nuit du 8 au 9 mai, Lord Odo Russell recevait un télégramme de Lord Derby l'invitant à déclarer nettement au prince de Bismarck que l'Angleterre était aussi opposée que la Russie à toute pensée d'agression contre la France.

Après les représentations faites par le comte Schouwaloff, cette démarche de l'Angleterre formait le second acte dans l'intervention de l'Europe. Il n'était pas moins important que le premier et il était plus inattendu. Le comte Schouwaloff s'était bien gardé de confier au prince de Bismarck les instructions qu'il emportait à Londres. Lorsque le 9 mai Lord Odo Russell se présenta chez lui pour lui faire part des dispositions de son gouvernement, l'entrevue fut « émouvante ». Le Chancelier, qui ne prévoyait pas cette évolution de la politique anglaise, se trouva pris au dé-

pourvu. Il parut étonné des craintes que le cabinet de Saint- James lui exprimait au sujet de la paix. Il assura qu'entre la France et l'Allemagne il n'existait aucun dissentiment, que leurs rapports étaient fort satisfaisants et que, par conséquent, il n'y avait aucun motif de s'inquiéter. Comme Lord Odo Russell objectait les nombreux articles de journaux publiés depuis un mois, il répondit que la presse était complètement indépendante du ministère et qu'il n'était aucunement responsable de ses opinions.

« Et les propos très menaçants des militaires, demanda Lord Odo Russell ? — Les militaires son t des hommes connaissant bien leur métier, mais qui n'ont rien à voir à la politique. — Mais enfin que signifiaient donc ces observations que vous avez chargé vos agents à l'étranger de présenter aux cabinets près desquels ils sont accrédités, pour leur faire connaître les armements considérables de la France, le danger qu'ils offraient et apparemment la nécessité de s'y opposer ?» A cette question le Chancelier s'abstint de répondre (1).

(1) Récits de Lord Odo Russell à M. de Gontaut. (Notes du 22 mai et du 15 juillet 1875.) Récit de Lord Odo Russell à M. Lefebvre de Béhaine. (Dépêche de ce dernier au ministre, datée du 10 septembre.)

Gavard, op. cit., p. 245.

Cette démarche officielle de Lord Odo Russell fut, à plusieurs reprises, attestée par les ministres eux-mêmes au Parlement. Le 24 mai, à un membre de la Chambre des Communes qui demandait si le ministère avait adressé des représentations aux gouvernements français et allemand au sujet de leurs relations mutuelles, M. Disraeli répondit que ces représentations avaient été faites au gouvernement de l'empereur allemand. Du nôtre il n'était pas question. Le 31 mai, à la Chambre haute, Lord Derby, après avoir constaté les alarmes qui régnaient quelques semaines auparavant, produisit des déclarations identiques. Voir plus bas, pp. 167-168.

La reine d'Angleterre elle-même, comme à l'époque de l'incident des mandements d'évêques, écrivit à l'empereur Guillaume en faveur de la paix. Cette intervention fait le sujet de la lettre de

Le lendemain de cette entrevue, l'empereur de Russie arrivait à Berlin. C'était le troisième et dernier acte de cette pièce dont la représentation imposée au Chancelier se déroulait, depuis le passage du comte Schouwaloff, avec une rapidité qui devait lui être fort pénible. Nous avons vu avec quel intérêt l'Europe attendait la venue du Tsar. Chez notre ministre des affaires étrangères, cet intérêt s'augmentait d'une anxiété bien naturelle. On en jugera par ce qu'il écrivait, le 8 mai, à M. de Gontaut pour lui donner ses dernières instructions. A cette date, il ignorait tout ce qui s'était passé à Berlin entre le comte Schouwaloff et le prince de Bismarck et la démarche de l'Angleterre n'avait pas encore eu lieu. Seules, les paroles du Tsar au général Le Flô pouvaient lui donner le ferme espoir que la demande de désarmement entrevue par lui, lors de la récente visite de l'ambassadeur d'Allemagne, ne se produirait pas. Il attachait, à juste titre, une extrême importance aux entretiens que M. de Gontaut allait certainement avoir avec l'empereur Alexandre et le prince Gortchakoff.

Après avoir exposé, dans sa lettre, les assurances que la Russie venait de nous donner, le duc Decazes continuait ainsi : « Je puis... conclure qu'Empereur et chancelier vous arriveront décidés à nous tenir fidèle compagnie et à parler raison à l'Allemagne. Orloff, qui me tient activement au courant de ses craintes et de ses espérances, s'est employé très vivement à les éclairer, et le courrier qu'il expédie aujourd'hui leur apporte ses plus vives instances. Il y joint des détails circonstanciés sur notre état militaire qui répondent par avance à l'accusation dirigée contre nos prétendus armements...

« J'ai tenu à le bien fixer sur ce point. J'entrevois, en effet, que le chancelier d'Allemagne a surtout le désir de tirer

Bismarck à l'Empereur, du 13 août, mentionnée plus haut, p. 118, note. Le Chancelier en parle également à M. de Gontaut, dans leur première entrevue après la crise. V. plus bas, p. 179.

pied ou aile de cette querelle qu'il nous a cherchée et que son dessein est moins de nous faire la guerre que de profiter de la peur qu'il inspire pour en tirer un parti prémédité depuis longtemps dans son esprit. Il doit regretter d'avoir négligé d'introduire, parmi les clauses des traités qu'il nous a imposés, une limitation de nos forces militaires et il prétend sans doute mettre pour condition à l'apaisement qui lui sera recommandé par les puissancesl'engagement qu'elles prendraient de nous imposer une sorte de désarmement. Le désarmement ! Comme si l'on pouvait désarmer quand on n'est pas armé!...

« L'empereur Alexandre ne s'y prêtera pas, il ne peut s'y prêter! Vous ne permettrez pas que sa raison s'obscurcisse à ce point qu'il consomme la défaillance et l'abdication de l'Europe; non, non, vous nous sauverez de cette suprême et dernière humiliation; vous ne permettrez pas que ce mot nous soit prononcé. L'Allemagne désarmeraitelle, elle? Viderait-elle ses arsenaux, ses magasins, ses casernes? Renverrait-elle dans ses foyers, en demi-solde, cette petite noblesse qui ne vit que de ses appointements? Et quand elle le ferait? Elle se trouverait encore en présence du service obligatoire qui laisse à sa disposition je ne sais combien de contingents aguerris, classés, encadrés, prêts à rentrer dans les rangs en quelques heures! Ce serait donc livrer à l'Allemagne et la France et l'Europe. L'empereur Alexandre ne le voudra pas. Ce qu'il voudra, c'est la paix! La paix, nous la lui promettons, nous la lui jurons et nous serons à ses côtés pour la maintenir, pour la faire respecter. Voilà ce que vous pouvez lui dire. Voilà l'engagement que vous pouvez prendre vis-à-vis de lui, entier, complet! Nous demandons à rester armés, à devenir forts, mais seulement, exclusivement, pour assurer la paix d'accord avec la Russie, et en prenant l'engagement de ne rien faire qu'avec elle et d'accord avec elle. Ceci ne vaut-il pas mieux pour lui que l'anéan-

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