INSTRUCTIONS A M. DE GONTAUT
auquel vous allez faire parvenir ces indications. A ce moment, vous insisterez pour bien en préciser le caractère. Vous commencerez par croire, même contre toute apparence, qu'il s'agit d'une mesure qui serait prise concurremment par les deux pays, la France et l'Allemagne, de telle sorte qu'à la réduction de l'effectif de l'une devra correspondre une réduction équivalente et proportionnelle de l'effectif de l'autre. Il vous faudra bien remarquer combien une telle règle de proportion sera difficile à établir. Qui d'ailleurs la fixerait? Si nous étions destinés à la discuter en tête à tête, l'Allemagne et nous, que ne pourrait-on pas redouter de cette laborieuse négociation? L'issue n'en serait-elle pas redoutable? Vous aurez, à ce moment, l'occasion de discerner si l'idée d'un arbitrage a germé dans l'esprit du Tsar, si elle pourrait être indiquée par nous et si les dispositions de Sa Majesté impériale nous la rendraient désirable et avantageuse. C'est là une question qu'il faudrait bien, en effet, nous poser en présence d'une défaillance telle que celle dont ces indications faites par lui seraient la révélation. Autant nous avons intérêt, tant qu'il semble nous tenir bonne compagnie, de le proclamer l'arbitre de la paix européenne, autant, au lendemain ou à l'heure de l'abandon dont nous serions l'objet, il peut être dangereux de nous remettre en ses seules mains.
« Je lis, dans une dépêche adressée à un journal de Vienne, cette phrase : « La Prusse veut bien agréer une organisation défensive de la France, non une organisation agressive. » En matière d'organisation, où s'arrête le caractère défensif et commencent les symptômes d'agression? Là sera probablement la question. La Russie peut-elle sans danger pour nous en devenir la seule juge? Conviendrait-il à nos intérêts de lui associer l'Angleterre? Faudrait-il demander à y joindre l'Italie ou même l'Autriche? Mais alors, c'est un congrès. Mon impression n'est pas que l'Allemagne fût disposée à l'accepter, et je ne saurais mécon-
naître qu'il ne serait pas pour nous sans inconvénients. Peut-être donc serait-il alors plus habile de faire acte et ostentation de confiance envers la Russie et d'en avoir visà-vis d'elle le bénéfice. Je le verrai plus clairement lorsque vous m'aurez fait part de vos impressions à la suite des entrevues de Berlin. (Desprez a remarqué dans un télégramme qui nous a été communiqué ces jours-ci que l'on attribue à l'Allemagne ou même aux trois puissances l'intention de provoquer l'adhésion de l'Europe tout entière aux accords intervenus à Berlin en 1872 (1). Ce serait bien là une espèce de congrès.)
« Ma lettre a été interrompue par Orlofî. Il vient d'écrire à l'empereur Alexandre sa conversation avec le Maréchal ; il la résume en ces mots :
« Le Maréchal m'a dit que son cœur était ulcéré des « défiances dont il est l'objet et que sa conduite aussi bien « que ses actes n'ont pu justifier. Il ne demande à l'Empe- « reur ni médiation ni arbitrage, mais il compte sur son « action énergique en faveur de la paix et il a la confiance « qu'elle sera décisive. »
«... Orlofî résume la situation à Berlin en ces mots : « Le « maréchal de Moltke veut la guerre; le prince de Bismarck « ne la veut que s'il peut la faire sans soulever notre «répro- « bation morale » ; le maréchal de Manteuffel veut fermement « la paix. » « Et l'empereur Guillaume? » lui ai-je demandé. L'ambassadeur de Russie n'a pas répondu.
« Quant à la question du désarmement, Orlofî, dans sa dépêche, a passé à côté, ne voulant pas y arrêter l'esprit de son maître et la qualifiant simplement de contraire aux intérêts de la Russie. Il n'a pas voulu que l'on pût croire que nous eussions même le sentiment de la possibilité d'une pareille éventualité.
(1) Entrevue des empereurs d'Allemagne, d'Autriche et de Russie au mois de septembre 1872.