‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 71 sur 178 · LE TSAR A BERLIN · texte numérisé non relu

LE TSAR A BERLIN

« Je vous envoie une nouvelle table de chiffres. Servezvous-en pour les communications que vous ne me ménagerez pas ces jours-ci. Prudence est mère de sûreté. Vous me renverrez d'ailleurs le courrier aussitôt que vous aurez quelque chose d'un peu intéressant à me dire. Vous devinez notre anxiété.

« Et maintenant adieu, mon cher ami. Que Dieu vous inspire! notre sort est en vos mains. Vous pourrez beaucoup sur l'empereur Alexandre et sur son chancelier; mais je reconnais que vous devrez y mettre la plus extrême réserve et ne rien tenter jusqu'à ce qu'ils vous abordent eux-mêmes.

« Bien et tout à vous de cœur. »

Ces instructions détaillées du ministre montrent assez qu'il ne se croyait pas encore sûr d'avoir gagné la partie; mais M. de Gontaut n'eut point à en faire usage. Le Tsar se rendait à Berlin dans les dispositions les plus fermes et les meilleures à notre endroit. Dès le jour même de son arrivée, le prince Gortchakoff allait voir le chancelier allemand et le lendemain, 11 mai, il se rendait chez notre ambassadeur. Voici, tel que l'a conservé M. de Gontaut dans ses notes, le récit de cette entrevue et des deux conversations qu'il eut ensuite avec le Tsar.

« Le prince Gortchakoff vient chez moi à onze heures et demie et commence par ces mots :

« Eh bien, vous avez été remués, inquiets ici? L'Empe- « reur désire vous voir demain à une heure et il vous dira « toutes choses de nature à vous rassurer complètement et « à vous satisfaire beaucoup. Moi-même, j'ai vu hier soir « Bismarck; je vous certifie qu'il est parfaitement paci- « fique et, par conséquent, vous ne devez redouter aucune- « ment la guerre .de sa part. — J'en suis charmé, ai-je « répondu. Comme nous, de notre côté, nous sommes à mille « lieues d'y penser, je conclus de là que maintenant la paix

« ne court pas de risque. — J'ai beaucoup causé avec lui, « reprit-il, et il m'a dit et répété qu'il n'existait aucun « incident, aucun dissentiment entre la France et l'Alle- « magne, qu'au contraire, vos rapports mutuels étaient « fort bons. Quant à votre organisation militaire, mais « vous avez le droit de la faire comme vous l'entendez; « personne n'a rien à vous dire là-dessus. »

« Cette déclaration, il est vrai, le prince Gortchakoff ne me disait pas expressément qu'il l'avait recueillie des lèvres du prince de Bismarck, mais la netteté avec laquelle elle était prononcée, l'endroit de la conversation où elle était placée, l'enchaînement des idées, comme la suite de l'entretien avec lui, comme celui du lendemain avec l'empereur de Russie, tout se réunit pour me donner à croire, au moins, qu'il n'avait rencontré chez le prince de Bismarck aucune contradiction sur ce point.

« J'ai lu, poursuivit-il, tout ce que le cabinet français a « envoyé par le dernier courrier au général Le Flô; j'ai lu « votre dépêche sur Radowitz; l'Empereur l'a lue égale- « ment, car j'ai conseillé à Le Flô de ne nous rien cacher « de ce qu'il savait. Nous avons donc tout vu, et vous « savez que je ne dis que les choses dont je suis absolument « sûr : yous pouvez être complètement rassurés. Au reste, je « crois que vous devez, généralement, en France, vous « méfier un peu de vos inquiétudes excessives. Je l'ai dit à « Le Flô, à Chaudordy, à d'Harcourt. — Je ne le nie pas, « cette disposition existe; mais n'est-elle pas très naturelle, « en présence des articles d'une certaine presse, qui sont « toujours, plus ou moins, un symptôme des dispositions . « d'en haut? — Qu'importe! ne vous arrêtez pas à ces « articles. Marchez et continuez votre chemin. »

En parlant de ma conversation avec M. de Radowitz, son visage avait exprimé un sourire un peu dédaigneux, et je lui dis : « Mais convenez que cette théorie était singulière et « qu'elle pouvait nous donner beaucoup à réfléchir. — Elle

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