‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 72 sur 178 · GORTCHAKOFF RASSURE M. DE GONTAUT · texte numérisé non relu

GORTCHAKOFF RASSURE M. DE GONTAUT

« n'est pas soutenable, en effet, et, véritablement, le mot « de chrétien était singulièrement placé;mais je vous assure « que Bismarck n'a pas de doctrines de ce genre. — Je suis « très porté à croire, repris-je, qu'un esprit aussi éminent « que celui du prince de Bismarck, malgré ses nerfs, désa- « voue des choses semMables et qu'après tout, il est acces- « sible à la raison; nous ne donnons aucune prise aux « attaques et même aux ombrages de l'Allemagne; mais ce « qui était fait pour nous inquiéter, c'était le langage du « maréchal de Moltke. — Oh! certainement, Moltke est « volontiers porté à la guerre. Bismarck dit qu'il est très bon « militaire, mais qu'il n'a pas la plus légère idée de la police tique. Il ne faut donc pas se préoccuper de ce que dit « Moltke. Quant à l'empereur Guillaume, il est antibelli- « queux; il est inébranlable de ce côté. L'empereur « Alexandre l'a vu et il en a été extrêmement content. »

« J'objectai que l'élément militaire n'avait pas laissé cependant que de jouer un certain rôle dans les conditions de la paix. « Cela est vrai, reprit le prince; c'est par son « influence, en effet, que la Lorraine vous a été enlevée; « mais on était presque sur le champ de bataille encore et « son influence à ce moment était très explicable. En cau- « sant avec Bismarck, je lui ai dit que je ne pouvais trouver « étonnants et blâmables les regrets que l'on conservait en « France de l'Alsace et de la Lorraine perdues, comme « l'espérance de les reprendre un jour, et que si j'étais « Français, j'en ferais autant; et Bismarck, également, « a trouvé ces sentiments très naturels. J'ai été plus loin et « je lui ai déclaré qu'à nos yeux la France était une pièce « très utile de l'échiquier européen, et Bismarck m'a « répondu : « Je suis tout à fait comme vous, je l'entends « bien ainsi. »

« Là-dessus, Gortchakoff m'a assuré que Bismarck était beaucoup plus traitable qu'on ne le supposait et que, dans bien des circonstances, après avoir causé deux heures avec

lui, tous deux s'étaient, en général, fort bien entendus.

« Maintenant, ajouta le prince Gortchakoff, permettez- « moi de vous dire que le seul point sur lequel vous deviez « vous montrer très prudents, c'est Y ultramontanisme ; « ne faites pas de manifestations en sa faveur. — Je le « vois tout à fait comme vous, répondis-je, mais vous « reconnaîtrez que le gouvernement français partage telle- « ment ce sentiment qu'il a jusqu'ici montré à cet égard « une excessive prudence. Et, loin de faire les manifes- « tations dont vous nous conseillez de nous abstenir, « n'avons-nous pas donné des gages très rassurants de nos « intentions? Et le rappel de VOrénoque (1)? et la déclara- « tion du duc Decazes, l'an dernier, par rapport à l'Italie? « et notre attitude à l'occasion des mandements de nos « évêques, l'an passé? Il y avait du mérite à agir ainsi, car « nous nous exposions par là à soulever des mécontente- « ments assez nombreux. — C'est très vrai, reprit Gort- « chakoff; aussi ne parlé-je que de l'avenir, mon conseil « s'adresse à l'avenir. — Soyez tranquille, le passé vous « garantit l'avenir et vous pouvez tenir pour certain que « le gouvernement est très pénétré de l'importance qu'il y « a de suivre cette voie de modération et de réserve. — « Vous aurez raison et je vous engage àla suivre partout.»...

« ... Au moment de s'en aller, Gortchakoff, qui m'avait déjà demandé de garder pour le duc Decazes et pour moi quelques-unes des choses qu'il me disait, afin que toutes les capitales de l'Europe n'en retentissent pas, me dit : « J'ai « encore une demande à vous faire : ne paraissez pas, ces « jours-ci, trop satisfait. Je vous confierai que Bismarck « m'a semblé un peu ému, un peu nerveux, de lire tous les « jours dans les journaux que l'empereur Alexandre est

(1) Ce navire stationnait à Givita-Vecchia pour servir de refuge au Pape, dans le cas où sa sécurité eût été menacée à Rome. Il fut rappelé au mois d'octobre 1874, sur la réclamation du gouvernement italien.

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