M. DE GONTAUT REÇU PAR LE TSAR
« reur et le prince impérial m'ont affirmé leur très grand « éloignement pour la guerre et leur ferme désir de maince tenir la paix entre l'Allemagne et la France. Ils compren- « nent à merveille, comme moi-même, les vifs regrets de la « France par rapport à la perte de l'Alsace et de la Lor- « raine, et ils conçoivent parfaitement ses pensées de « revanche ; mais entre ces pensées et la guerre il y a heu- « reusement une grande distance. »
« Je me permis", à ces paroles de l'Empereur, de l'interrompre pour lui dire que j'avais plus d'une fois entendu des Allemands faire un aveu semblable, mais en prendre texte précisément pour dire : La revanche étant une pensée très naturelle chez les Français, nous les devancerons et nous allons leur déclarer la guerre pour les rendre incapables de nous la faire plus tard. J'eus la satisfaction d'entendre l'empereur Alexandre se récrier : « Mais ce serait « une odieuse théorie que celle-là, dit-il, et ce serait la « guerre partout en permanence » ; et il ajouta : « Non, ce « n'est pas ainsi qu'il faut l'entendre, ce n'est pas ainsi « que le comprennent l'Empereur et le prince impérial. Ils « désirent que les relations entre vos deux nations restent « bonnes, — car le prince de ^Bismarck m'a dit lui-même « qu'elles étaient telles — et ils souhaitent qu'elles aillent « en s'améliorant. »
« J'ai d'autant plus abondé dans le sens de l'Empereur, que c'était le point de vue développé dans ma dépêche du 21 avril, dont je savais par le prince Gortchakoff que Sa Majesté elle-même avait pris connaissance. Puis, je l'ai assuré que nos désirs étaient les mêmes que ceux de l'Empereur et du prince impérial d'Allemagne.
L'empereur Alexandre reprit : « Le motif principal de la « dernière crise, c'est la réorganisation de votre armée; « mais il n'est pas contestable que chacun reste maître « chez soi d'organiser ses forces militaires comme il le croit « sage et utile. D'ailleurs, si j'en crois les renseignements
« qui me sont arrivés de France, la réorganisation de votre « armée existe plus encore sur le papier que dans les faits ; « il n'y aurait donc pas tant de quoi s'inquiéter. — En « effet, Sire, la réorganisation de l'armée française est très « peu avancée encore; un nouveau système militaire, basé « lui-même sur un nouveau principe, le service obligatoire, « demande de longues années pour fonctionner régulière- « ment et efficacement. Il nous faudra dix-neuf ans pour « établir une solidité suffisante dans l'armée, c'est-à-dire le « nombre d'années spécifié par la loi pour que dix-neuf con- « tingents aient passé sous les drapeaux un peu plus ou un « peu moins de temps. En Allemagne, au contraire, le sys- « tème a pour lui une pratique déjà ancienne. On nous dit « quelquefois que nous nous réorganisons sur des bases « bien fortes; mais pourquoi? C'est parce que l'Allemagne « a une armée formidable et le service obligatoire. — C'est « elle, interrompit l'Empereur, qui nous a tous forcés à ces « armements si considérables. » La réflexion était parfaitement juste, et je n'avais rien à y ajouter.
« L'Empereur, revenant sur la crise actuelle, reprit : « Je « vous le répète, j'emporte les assurances les plus solides « de Berlin; la paix est assurée, il n'y a plus rien à crain- « dre. — J'en suis heureux, Sire, et j'espère qu'elle ne l'est « pas pour cette année seulement, mais pour l'avenir aussi; « je souhaite encore que l'on ne nous cherche plus chi- « cane. »
« Sans me répondre directement, l'Empereur sembla encourager mon espérance et il continua : « J'ai vu aussi le « prince de Bismarck et je l'ai trouvé extrêmement paci- « fique. Voulez-vous savoir, du reste, à quelle influence il « attribue la crise dernière? A des jeux de Bourse !» Et l'Empereur se mit à rire de l'esprit inventif du Chancelier. Je me joignis à lui et je fis observer à l'Empereur que, si la presse et la Bourse s'emparaient la plupart du temps de tel ou tel bruit afin de spéculer, dans le cas actuel du moins, elles