‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 75 sur 178 · UN CONSEIL DU TSAR A LA FRANCE · texte numérisé non relu

UN CONSEIL DU TSAR A LA FRANCE

n'avaient assurément rien inventé. L'empereur de Russie s'en est montré aussi convaincu que moi, mais il ajouta:

« Le point essentiel à observer chez vous, ce qui fait réel- « lement l'objet des inquiétudes du prince de Bismarck, « c'est votre attitude vis-à-vis de l'ultramontanisme. Vous « savez qu'aujourd'hui son idée fixe est la querelle avec les « catholiques, il les voit partout. Il est important que « vous ne lui donniez pas prise à cet égard. »

« Je n'ai pas remarqué, d'ailleurs, chez l'Empereur ce que j'ai cru saisir chez son chancelier, c'est-à-dire une association évidente d'idées à cet égard avec le prince de Bismarck. Je l'ai rassuré à cet égard dans les mêmes termes à peu près dont je m'étais servi avec le prince Gortchakoff, lui rappelant spécialement, comme la veille à son ministre, les preuves de modération constante que nous avons données.

« L'Empereur m'a dit aussi quelques mots d'intérêt pour notre situation intérieure qui lui semble s'améliorer et à laquelle il lui paraît que le gouvernement, dans sa forme actuelle, exercé par les mains qui le détiennent présentement, convient le mieux aujourd'hui (1).

(1) Dans une lettre particulière au duc Decazes, datée du 14 mai, M. de Gontaut raconte avec un peu plus de détails cette partie de la conversation : « L'empereur Alexandre a été bon, gracieux et fidèle à sa promesse de Pétersbourg. Il m'a parlé de la France avec beaucoup d'intérêt. « Je crois, m'a-t-il dit, qu'il n'y a rien de possible « pour elle maintenant que la république, c'est-à-dire, ajouta-t-il un « peu malignement, la république sans les républicains. Pardonnez- « moi de vous parler avec cette franchise. — Sire, lui ai-je répondu, « Votre Majesté s'est acquis le droit de tout me dire. Je suis, d'ail- « leurs, à peu de choses près, de son avis. En effet, il a bien fallu « garder la république, puisque la monarchie n'a pu être rétablie. — « C'est fâcheux, reprit-il ; il y a eu un triste concours de circons- « tances. Je ne me permets pas cependant de mal juger M. le comte « de Chambord. Il a des qualités les plus dignes de respect. — Assu- « rément, ai-je reparti, et ce n'est pas moi qui me permettrai jamais « de dire sur ce prince un mot irrespectueux. Mais je regrette amère- « ment qu'il n'ait pas cru devoir accepter la monarchie qu'on lui

proposait... »

« Je crus devoir déclarer encore une fois et très nettement à l'Empereur que nous voulions la paix, que tous les partis en France y tenaient, que nous nous en trouvions bien, que par elle, en effet, nous nous relevions et nous avions pu nous acquitter de notre grosse indemnité de guerre. « Et la manière dont vous l'avez payée, dit l'Em- « pereur d'un air convaincu, satisfait même, prouve la « vitalité étonnante de la France. — Cela est vrai, Sire ; « grâce à Dieu, la France vit, elle travaille, elle est éner- « gique, mais il lui faut la paix, la paix qui est utile à l'Al- « lemagne aussi. — Elle l'est à toute l'Europe, dit l'Em- « pereur, car chacun a beaucoup à s'occuper chez soi!»

« Enfin, au moment où l'entretien tirait à sa fin, l'Empereur se leva et d'un ton ému : « Je désire vous le dire, comme je « l'ai déjà dit au général Le Flô : Comptez sur moi. Si vous « étiez sérieusement menacés, vous seriez prévenus — par « moi-même », ajouta-t-il avec fermeté; mais il s'empressa d'ajouter gracieusement : « J'espère bien n'avoir pas à vous « faire une confidence pareille. Je ne le crois pas du tout. « Vous pouvez être tranquilles. Veuillez dire de ma part au « Maréchal ce que j'ai déjà prié l'ambassadeur de France à « Pétersbourg de lui transmettre, mais que je tiens à répéter, « à savoir, l'estime sincère que j'ai pour sa personne et pour « son gouvernement, et tous mes vœux pour la consolidation « de son gouvernement. J'espère que la France continue à « se relever et à reprendre ses forces; c'est mon désir. J'es- « père que nos relations resteront ce qu'elles sont, cordiales, « et qu'elles le deviendront de plus en plus. » Et il ajouta d'un air plus significatif encore : « Nous avons des intérêts « communs; nous devons rester unis!»

« Ces derniers mots de l'Empereur ont eu vraiment un caractère solennel. Prononcés avec un accent ferme, ils m'ont remué profondément et ont produit sur moi une impression que je n'oublierai pas... »

Il est certains détails de ses entrevues avec Bismarck

que le prince Gortchakoff ne confia pas à M. de Gontaut, mais dont il fit part, un peu plus tard, au chargé d'affaires d'Angleterre à Munich, M. Morier. D'après ce récit du chancelier russe, rapporté par M. Morier à M. Lefebvre de Béhaine, le prince de Bismarck essaya de convaincre son collègue que tous les récents bruits de guerre étaient uniquement le fait de « petits lieutenants ». Le prince Gortchakoff objecta qu'outre les « petits lieutenants », quelques personnages considérables, entre autres M. de Radowitz, pouvaient être considérés comme responsables des alarmes qui s'étaient partout répandues; mais Bismarck nia énergiquement que le langage tenu par ce diplomate fût tel que l'avait rapporté notre ambassadeur. Puis, le jour du départ du Tsar, il remit au prince Gortchakoff un mémoire où M. de Radowitz lui-même rendait compte de son entretien avec M. de Gontaut, et le pria de vouloir bien mettre ce document sous les yeux de l'empereur Alexandre. Le prince Gortchakoff déclina poliment cette requête, en alléguant que tous les malentendus avaient été écartés et qu'il était, par conséquent, préférable de ne pas faire renaître un débat qui n'avait plus d'intérêt pour son souverain (1).

L'attitude du Tsar à Berlin avait donc comblé les vœux du duc Decazes. C'est sous l'empire d'un véritable sentiment de délivrance qu'il écrivait, le 17 mai, à M. de Gontaut : « Enfin! nous avons échappé à ce terrible danger! J'en avais l'âme accablée. On allait nous placer entre l'invasion ou le désarmement, celui-ci devant peut-être précéder celle-là... Il nous fallait un appui extérieur. Y pouvions-nous compter? La chose était douteuse ; et cependant, à l'heure décisive, la chose s'est trouvée... La vieille Europe s'est réveillée. A l'appel de la Russie, l'Angleterre a répondu, l'Italie ne lui a pas refusé son concours... Adieu,

(1) Lettre de M. Lefebvre de Béhaine au duc Decazes, du 29 juillet

bien cher et excellent ami, c'est d'un cœur joyeux et reconnaissant que je vous envoie l'expression de mon profond attachement... »

« J'approuve entièrement, disait ailleurs le ministre, le langage mesuré et patriotique que vous avez tenu au chancelier de Russie, aussi bien qu'au souverain dont l'intervention a rendu un signalé service à la fois à notre pays et à la paix du monde. Vous avez su donner à notre reconnaissance l'expression qui convenait, sans négliger de prendre acte des assurances précieuses que vous vous étiez mis en mesure de recueillir. »

M. de Gontaut partageait les impressions de son chef : « Grâce à Dieu, nous sommes sortis de cette crise redoutable. Nous en sommes sortis beaucoup mieux que je ne l'espérais et nous le devons assurément à l'empereur de Russie. J'avais reçu par courrier spécial votre longue lettre du 8 avec toutes ses annexes. Je n'avais pas lu sans émotion Vos éloquentes et patriotiques paroles; je m'en étais pénétré comme de vos instructions; j'avais longuement médité et travaillé sur ce canevas; enfin, j'étais armé en guerre et prêt. Heureusement, je n'ai pas eu à me servir de mes armes. Le mot de désarmement n'a même pas été prononcé... En somme, le résultat de l'entrevue de Berlin est à notre avantage. C'est un nouvel échec pour le prince de Bismarck et un pas de plus fait par la Russie vers la France. A nous de profiter de cette double faveur de la Providence. »

En même temps, du côté de l'Allemagne apparaissaient les signes de l'apaisement définitif. Le 19 mai, au moment de rejoindre son poste, le prince de Hohenlohe disait à Berlin à notre ambassadeur : « J'emporte non pas seulement l'espérance, mais la ferme conviction que la paix ne sera pas troublée. J'ai tenu à passer par Berlin, avant de retourner à Paris et de voir le duc Decazes, afin d'en recueillir l'assurance.» Peu de jours après, à une réception du Maréchal, la présence de l'ambassadeur d'Allemagne avait été très

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