CHAPITRE IV
LA CRISE DE 1875 (suite). — LES ENNUIS DU CHANCELIER.
Le prince de Bismarck bat en retraite. — Les protestations de la presse officieuse. — Incrédulité générale qu'elles rencontrent. — Mécontentement contre le Chancelier. — Le triomphe du prince Gortchakoff. — Un télégramme mal transmis. — Discours de Lord Derby à la Chambre haute. — Désarroi de la presse officieuse. — Rôle qu'aurait joué l'Autriche dans la crise. — Apologie personnelle du prince de Bismarck au Reichstag. — Réfutation de cette apologie par M. de Gontaut. — La rancune du Chancelier contre l'ambassadeur. — Leur première entrevue après la crise. — Autre apologie du prince de Bismarck dans ses Pensées et Souvenirs. — Conclusion.
La crise que nous venons de raconter s'était terminée pour le prince de Bismarck par un retentissant échec diplomatique. Dès le passage du comte Schouwaloff à Berlin, il avait prévu cet échec. Aussi avait-il tâché de l'atténuer ou de le masquer, en faisant démentir par la presse officieuse toutes les intentions menaçantes qu'on lui avait prêtées. Il avait même jugé bon d'opérer en toute hâte ce revirement, pour éviter, sans doute, l'apparence d'y avoir été contraint. Le soir même de l'arrivée du Tsar à Berlin, la Gazette de V Allemagne du Nord publiait à l'improviste la réflexion suivante : « Le langage de la presse européenne est d'autant plus incompréhensible qu'il ne s'est absolument rien passé qui ait pu troubler les relations du gouvernement de l'empire allemand et du gouvernement français.
Elle est seule responsable des prophéties alarmantes et des bruits de guerre qui ont été répandus dernièrement. » Deux jours plus tard, la même feuille accusait les ultramontains et des spéculateurs de la Bourse d'avoir causé tout ce tapage et ajoutait que « depuis 1870 les rapports officiels de l'Allemagne avec le gouvernement français n'ont jamais été plus amicaux ou plus satisfaisants que durant les dernières semaines ou présentement ». On s'efforçait méritoirement de garder une physionomie joyeuse en commentant le voyage du Tsar et de triompher d'aise à la pensée que son intervention ne pouvait que consolider la paix (1). Bref, il s'était rarement produit, dans le langage des journaux, un changement aussi complet et aussi prompt.
Cependant, les dénégations des feuilles gouvernementales ne convainquaient personne, même en Allemagne. On s'accordait, en ce pays comme ailleurs, à faire remonter jusqu'au prince de Bismarck la responsabilité de cette campagne de presse qui, depuis les premiers jours du mois d'avril, avait tant ému l'opinion en Europe. Un grand nombre de revues ou de journaux refusaient d'admettre qu'il ne l'eût pas inspirée. La Gazette nationale constatait que les cris d'alarme étaient partis des régions de la presse allemande, « où certainement on n'a pas l'habitude de marcher au rebours du courant officiel ». Ces cris n'avaient donc pas été poussés contre le gré du gouvernement. Les
(1) La Correspondance provinciale du 12 mai écrivait, au sujet de cette visite du Tsar à Berlin : « Cette manifestation publique et nouvelle d'une politique commune des trois empereurs fera revivre partout la conviction apaisante que l'empire allemand, aujourd'hui comme il y a trois ans, veut sérieusement et résolument la paix, et qu'il peut, avec d'autant plus de confiance, suivre sa propre inclination pacifique que, pour réprimer toute velléité étrangère de troubler la paix, il peut compter non seulement sur sa force propre, éprouvée et toujours prête, mais qu'il peut s'appuyer aussi sur la communauté des desseins et des efforts politiques où s'associent à lui ses plus puissants voisins. »