‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 79 sur 178 · UN DEMENTI « INOUÏ D'AUDACE · texte numérisé non relu

UN DEMENTI « INOUÏ D'AUDACE

Celui-ci n'était pas mieux écouté quand il se défendait d'avoir fait présenter aux puissances par ses agents diplomatiques des observations sur le caractère inquiétant de nos armements. A peine la presse avait-elle révélé l'existence de ces démarches, vers le milieu du mois de mai, que les journaux du Chancelier opposèrent des dénégations multipliées. Le 24 mai, le Moniteur de VEmpire déclarait, en réponse « à certaines insinuations», qu'on n'avait envoyé aux représentants de l'Allemagne à l'étranger ni circulaire, ni instructions, au sujet de la loi française des cadres, et que toute nouvelle dans ce sens, comme toute raison de craindre pour le maintien de la paix, « étaient dénuées de fondement ». La Gazette de V Allemagne du Nord s'était déjà exprimée dans le même sens.

Ce langage, selon les propres expressions de Lord Odo Russell, était « inouï d'audace ». Il ne causait pas une moindre surprise à M. de Nothomb. De circulaire, il n'y en avait pas eu, et c'est pourquoi les organes officieux avaient pu la démentir. « Mais le prince de Bismarck, disait Lord Odo Russell, a adressé à tous ses agents des instructions vives et nettes pour entrer en rapport avec les cours étrangères et leur dénoncer les armements delà France. A Vienne, on l'a fait dans un langage violent. A Pétersbourg, le prince de Reuss en a parlé également sur un ton très vif. Vous savez comment ces représentations y ont été accueillies. Enfin, à Londres, où le comte Munster savait qu'il trouverait peu d'écho, il a tenu un langage plus modéré qu'ailleurs. » Au reste, devant le diplomate qui révélait à M. de Gontaut ces détails, le prince de Bismarck lui-même, ainsi qu'on l'a vu, n'avait pu nier ces démarches : il s'était abstenu de répondre quand Lord Odo Russell les lui avait signalées comme une preuve des intentions belliqueuses de l'Allemagne, silence d'autant plus significatif qu'il avait énergiquement combattu les autres arguments de l'ambassadeur.

Ces intentions belliqueuses étaient presque unanimement affirmées par les membres du corps diplomatique à Berlin. « La guerre était imminente, concluait Lord Odo Russell, après ses confidences à M. de Gontaut, mais je crois qu'elle est tout à fait écartée aujourd'hui et je considère la paix comme affermie et la situation comme très améliorée. Incontestablement, l'empereur de Russie a rendu un grand service à l'Europe. J'ai été très content du langage qu'il m'a tenu sur votre pays. Je l'ai été également de tout ce qu'il m'a dit à propos de l'Angleterre. Il a voulu énergiquement éloigner, détruire même toute cause dé dissentiment entre la Russie et l'Angleterre, de sorte que l'on peut presque dire qu'il a voulu la paix à tout prix. » Et M. de Gontaut ajoute : « Comme l'ambassadeur d'Angleterre, la plupart des membres du corps diplomatique croient sérieusement à l'affermissement de la paix, mais ils ne dissimulent pas les périls qu'elle a courus. Je ne vois guère que mon collègue d'Autriche- Hongrie qui, soit par conviction personnelle, soit par ordre, s'obstine à dire que l'Allemagne n'a jamais voulu faire la guerre, mais donner un simple avertissement à la France. » Un membre même du Bundesrath, le baron de Perglas, partageait l'opinion générale. « Il croit qu'ici on est furieux d'avoir été obligé de renoncer à la guerre (1). »

(1) Notes de M. de Gontaut du 22 mai et des 26-27 mai. Au sujet des observations présentées par l'Allemagne aux cours étrangères, voir également plus haut, p. 117, et note 1. Citons encore cet entretien avec Lord Odo Russell (notes du 31 mai) : « Nous causons du dernier incident si grave. « Je ne croyais pas, m'a-t-il dit, jusque « dans ces derniers temps à l'imminence de la guerre; mais il est « clair, par tout ce que nous savons maintenant et en particulier « par la nature de l'intervention russe, que le gouvernement alle- « mand était plus près de la guerre que je ne le croyais. » Je dis à Lord Odo Russell que je partageais, à très peu de chose près, son sentiment. Je voyais, depuis trois ou quatre semaines, venir la guerre; mais jusque-là, je croyais plus à des menaces, de la part de l'Allemagne, à l'intention de nous créer des embarras qu'à la volonté

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