MÉCONTENTEMENT CONTRE LE CHANCELIER
Non contente de mettre en doute les protestations d'innocence du Chancelier, l'opinion publique lui gardait rancune. « On recueille dans le corps diplomatique, sur son compte, écrivait M. de Gontaut dans une dépêche du 2° mai, des propos que l'on n'aurait pas entendus il y a un an. Le nom de Napoléon est souvent prononcé quand on parle du prince de Bismarck et l'on est effrayé de cette disposition de plus en plus inquiète et sombre qui règne chez lui et qu'augmente un isolement chaque jour plus complet. Les Allemands eux-mêmes, en l'avouant bien rarement, sont mécontents et froissés de cette suprématie de la Russie qui tend à s'imposer, bien que le Tsar n'ait pas remporté les victoires de l'empereur d'Allemagne. » Le baron de Perglas disait : « La Russie, sans tirer l'épée, a repris une prépondérance incontestable. Comme Allemand, je m'en afflige, mais je dois reconnaître que la faute en est à la politique violente et folle du Chancelier (1). » « Cet homme est le perturbateur de l'Europe », déclarait Lord Odo Russell.
La situation du Chancelier était d'autant plus embarrassante et pénible que le prince Gortchakofî s'était peut-être un peu trop écarté lui-même des conseils de prudence et de
de nous déclarer la guerre. J'ajoutai que depuis longtemps j'écrivais ou je disais au gouvernement français : on n'a pas l'intention de nous faire la guerre: mais on est prêt et, au moindre semblant de provocation, devant un prétexte, on nous la fera. Lord Odo me répondit que sa manière de voir avait été la même. »
(1) « Cette même personne m'a raconté que, rencontrant un député bavarois du centre, elle lui avait demandé si son parti était fort absorbé par la préparation des prochaines élections : « Absorbé? a « répondu le Bavarois; en aucune façon. Jamais nous ne nous « sommes tenus plus tranquilles. Le prince de Bismarck fait trop « bien nos affaires pour que nous ayons besoin de nous en mêler. « Nos populations sont irritées et le deviennent tous les jours « davantage. Il n'est pas de meilleure préparation pour les élections « de cet automne ». Il y a peut-être quelque exagération dans ces propos; ils n'en sont pas moins un écho du mécontentement et des anxiétés qui régnent de beaucoup de côtés. »
modération qu'il avait donnés au gouvernement français par l'entremise de M. de Gontaut. N'ayez pas l'air trop triomphant, avait-il dit; ménagez la susceptibilité de Bismarck, un peu agacé de voir présenter partout l'empereur de Russie comme l'arbitre de la paix. Notre gouvernement avait senti lui-même la justesse de ces avis et notre presse officieuse avait montré, en général, une très grande réserve. Mais le prince Gortchakofî n'avait guère pris la peine lui-même d'épargner le Chancelier. Il se complaisait plutôt à étaler au grand jour, avec sa satisfaction personnelle, la déconvenue de son collègue. La presse avait bientôt rendu public un télégramme en clair adressé par lui, le 13 mai, à tous les agents russes près des puissances européennes et conçu dans ces termes : «L'empereur de toutes les Russies quitte Berlin parfaitement convaincu des dispositions qui y régnent et qui assurent le maintien de la paix (1). » Un incident comique et imprévu fit encore mieux apparaître la fâcheuse posture du prince de Bismarck. « Au moment où l'empereur de Russie quittait Berlin pour se rendre à Ems, les journaux de Stuttgart publièrent une dépêche télégraphique adressée en son nom par son chancelier à sa soeur, la reine de Wurtemberg; elle était écrite en français, non chiffrée et conçue en ces termes : « L'emporté de Berlin donne des assurances formelles de paix. » Ce fut un étonnement général, et effectivement il était difficile de concevoir quelque chose de moins diplomatique que cette épithète presque injurieuse accolée au nom du premier homme d'Etat d'Allemagne; mais ce qui parut plus étrange encore, c'était le défaut de précaution qui en avait permis et semblait même en avoir provoqué la publicité. L'irritation de la presse dévouée à M. de Bismarck fut extrême et non sans cause. Une explication assez naturelle
(1) Suivant le prince de Bismarck (voir plus bas, p. 186), le télégramme était ainsi rédigé : « Maintenant, la paix est assurée ». C'est une version inexacte.