‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 81 sur 178 · DISCOURS DE LORD DERBY · texte numérisé non relu

DISCOURS DE LORD DERBY

et tout à fait croyable a pourtant été donnée d'un procédé si peu convenable : c'était tout simplement une méprise dans la traduction des signes télégraphiques. La dépêche, rédigée avec les abréviations ordinaires à ce genre de communication, portait :«(J')emportede Berlin assurances formelles de paix. » Un accent mis sur la dernière lettre du mot emporte avait fait d'un temps de verbe tout à fait inoffensif un adjectif très malsonnant, et comme la nouvelle en soi n'avait rien que d'utile à faire connaître, il était naturel de n'avoir pris aucune précaution pour prévenir l'indiscrétion du télégraphe. C'est sans doute ainsi que dut être prévenue la susceptibilité de M. de Bismarck, qui, sans cette rectification, eût été assurément légitime. Mais de tels malentendus sont toujours fâcheux, parce que personne ne s'y tromperait, s'ils ne correspondaient pas à un certain fond de vérité. Et même l'erreur une fois éclaircie, M. de Bismarck ne dut pas être flatté du portrait où on avait cru reconnaître la ressemblance de l'original (1). »

Après la Russie, ce fut au tour de l'Angleterre d'accabler le prince de Bismarck sous l'attestation publique des démarches qu'elle avait faites pour assurer le maintien de la paix. Le 31 mai, à la Chambre haute, Lord Derby, répondant à Lord Russell, constata les alarmes récentes de l'Europe et les attribua au langage ouvertement tenu en Allemagne par des personnages « de la plus haute considération». Ils insistaient sur le caractère agressif des armements français et ajoutaient que l'Allemagne pourrait se croire appelée à porter les premiers coups pour sa propre défense. Elle se verrait obligée d'exiger de la France une réduction de son armée. L'ambassadeur d'Allemagne s'était exprimé dans ce sens à diverses reprises (2). Une pareille exigence

(1) Duc de Broglie, La Mission de M. de Gontaut-Biron à Berlin, pp. 247-248.

(2) D'après la version originale du discours, qui fut ensuite modifiée. Voir plus haut, p. 118, note.

eût rendu très difficile le maintien de la paix. Le gouvernement anglais avait donc cru devoir intervenir : « Nous trouvâmes le gouvernement russe décidé à faire tous ses efforts en faveur de la paix, et la dernière visite du Tsar à Berlin nous a fourni l'occasion de soutenir, autant que cela paraissait nécessaire, les représentations que nous avions des raisons de croire l'empereur de Russie disposé à faire pendant sa visite. »

Ce langage, qui avivait la plaie du prince de Bismarck, était immédiatement rectifié par le Moniteur de l'Empire. « Il est exact que l'accroissement des cadres a produit ici une certaine inquiétude. Mais cette inquiétude n'a pas le moins du monde conduit, en Allemagne, à des résolutions ou même à des idées belliqueuses; et, à aucun moment, le gouvernement impérial n'a eu l'intention d'adresser au gouvernement français une demande en vue de lui faire réduire ses effectifs ou même de lui faire arrêter la réorganisation de l'armée. »

La crise avait donc beau être terminée, on n'avait pas cessé d'en parler. « Les révélations qui en font peu à peu connaître les phases, écrit M. de Gontaut le 5 juin à son chef, et les explications qu'elles provoquent de côté et d'autre ne laissent pas que de défrayer les conversations des diplomates entre eux et d'entretenir une polémique d'une certaine vivacité dans la presse. Les journaux officieux — car il en existe toujours, malgré les assertions contraires — sont visiblement déconcertés de tous les démentis qui accueillent successivement la version ou les communications du gouvernement allemand; ils sont dans le désarroi. Le discours de Lord Derby à la Chambre des Lords est particulièrementl'objet de leurs observations et de leurs critiques. Ils sont fort mécontents, et cela se conçoit, caries assertions du principal secrétaire d'Etat britannique pour les affaires étrangères, malgré la rectification du Reichsanzeiger, n'en conservent pas [moins toute leur portée. »

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