‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 82 sur 178 · ROLE DE L'AUTRICHE PENDANT LA CRISE · texte numérisé non relu

ROLE DE L'AUTRICHE PENDANT LA CRISE

Dans leurs ennuis, les journaux officieux se tournaient vers l'Autriche. Ils couvraient d'éloges outrés cette puissance pour l'attitude confiante qu'elle avait gardée à l'égard de l'Allemagne et son refus d'intervenir dans le dernier incident. Ils opposaient sa conduite aux méfiances de la Russie. Cependant, il paraîtrait que l'Autriche n'avait pas entièrement mérité ces éloges et qu'ils n'étaient qu'une comédie. C'est du moins ce qui résulterait d'une communication tout à fait confidentielle faite à M. de Gontaut par Lord Odo Russell. Si discrète qu'elle eût été, l'intervention de l'Autriche aurait eu lieu. Dans une lettre du 1er juin, M. de Gontaut racontait au duc Decazes comment elle se serait produite :

« Russell m'a confié hier soir, sous le sceau du secret, un détail se rattachant au dernier incident que vous ignorez probablement. Le cabinet anglais ayant sollicité celui de Vienne de joindre ses efforts aux siens pour prêcher ici la paix, Andrassy a répondu : premièrement : que le comte Karolyi avait fait, peu de jours avant, une visite au prince de Bismarck et que celui-ci lui ayant donné toutes les assurances possibles de la volonté de l'Allemagne de maintenir la paix, il serait assez embarrassant de revenir à la charge. Vous vous souvenez que je vous ai écrit le récit que m'a fait Karolyi de son entretien avec le Chancelier, de ses impressions du moins.

« Secondement : Andrassy a écrit au prince Gortchakoff qu'il se défiait un peu et de l'amitié de Karolyi pour Bismarck et de l'indolence de son ambassadeur; en conséquence, qu'il l'autorisait, lui, Gortchakoff, à exprimer les désirs de l'Autriche en faveur du maintien de la paix tout comme il le ferait pour la Russie.

« Cela, comme de raison, s'est écrit et s'est fait très confidentiellement. N'est-ce pas là ce qui a permis de croire au silence de l'Autriche dans cette circonstance et de supposer qu'elle n'avait pas osé se joindre aux autres

puissances pour plaider l'apaisement à Berlin ? Ce détail, si vous l'ignorez, ne peut manquer de vous intéresser... »

Tant de mécomptes et de désagréments accumulés laissèrent chez le prince de Bismarck de violentes rancunes qui ne devaient jamais s'effacer. A de nombreuses reprises et jusqu'à la fin de sa vie, il revint sur ce sujet douloureux. Dans une lettre à l'empereur Guillaume du 13 août 1875 (1), dans plusieurs discours au Reichstag, dans des conversations avec des diplomates, des journalistes, etc., dans ses Pensées et Souvenirs, il affirma sans relâche son innocence méconnue, parla d'intrigues ourdies contre lui par M. de Gontaut, le prince Gortchakoff, le duc Decazes, avec l'aide de l'Impératrice et des membres de la cour qui lui étaient hostiles, mêlant toujours à ses protestations les plus amers et les plus rudes sarcasmes (2).

Il s'expliqua publiquement au Reichstag le 9 février 1876. Il déclara de la façon la plus catégorique qu'il n'avait plus aucune relation avec la presse, et que, sauf le Moniteur de V Empire et la Correspondance provinciale, aucun journal ne pouvait prétendre recevoir les inspirations du gouvernement. Puis, parlant du fameux article de la Post, il affirma qu'au printemps dernier ses intentions n'avaient pas cessé d'être pacifiques, que, s'il avait voulu la guerre, il aurait fallu en outre le consentement de l'Empereur, et que celuici était arrivé à un âge où l'on n'est point querelleur. Avant tout, d'ailleurs, il eût été obligé de demander au Parlement un crédit de cinq ou six cents millions de marks, et comment une pareille demande eût-elle été accueillie s'il eût

(1) Mentionnée précédemment p. 118, note et pp. 138-139, note.

(2) Les Mémoires du prince de Hohenlohe sont venus donner une nouvelle preuve du désagréable et obsédant souvenir que laissaient au Chancelier les événements que nous avons rapportés. Son langage y est le même qu'il a tenu partout ailleurs sur ce sujet. Voir plus bas, p. 194, note 2.

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