DISCOURS DU CHANCELIER AU REICHSTAG
donné pour prétexte que, l'empire allemand pouvant être attaqué dans quelques années, il était nécessaire de prendre les devante (1)? En cette circonstance, ajouta-t-il pour expliquer les alarmes qui s'étaient répandues, certains diplomates avaient puisé à des sources troubles, persuadés, par manque d'expérience, que ces eaux étaient claires. Il y avait aussi des personnes haut placées, qui passaient pour des oracles officiels, sans avoir qualité pour cela, et qu'on croyait, mais à tort, dignes de foi. Trop peu initiées pour avoir un jugement politique et trop partiales pour apprécier l'empire allemand avec bienveillance, elles avaient exprimé des opinions erronées. Enfin, il arrivait souvent que des nouvelles alarmantes fussent répandues dans un dessein de spéculation.
Ce discours du Chancelier avait produit une grande impression dans le monde diplomatique. Personne ne s'était mépris sur le sens des allusions qu'il renfermait. Les diplomates sans expérience, c'était, dans la pensée de M. de Bismarck,
(1) « Figurez-vous, Messieurs, ma situation, si j'étais venu devant vous il y a un an, — de même qu'en 1870, quand nous étions attaqués par la France — et que je vous eusse dit : « Messieurs, il « nous faut faire la guerre; je ne saurais, il est vrai, vous en donner « une raison bien précise; nous ne sommes ni attaqués, ni offensés; « mais la situation est dangereuse; nous avons plusieurs puissantes « armées pour voisines, l'armée française se réorganise d'une façon « qui est réellement inquiétante; je vous demande donc un emprunt « de 200 millions de thalers ou de 500 millions de marks pour les « préparatifs de guerre. » — N'auriez-vous pas été très disposés, Messieurs, à envoyer tout d'abord chercher le médecin {Hilarité), pour faire examiner comment j'en étais arrivé, avec ma longue expérience politique, à pouvoir commettre cette ineptie colossale de me présenter ainsi devant vous et de dire : ■ Il est possible qu'un « jour, dans quelques années, nous soyons attaqués; c'est pourquoi « nous devons dès à présent prendre les devants; tombons vite sur « nos voisins et taillons-les en pièces avant qu'ils se soient complè- « tement relevés! » — En quelque sorte, un suicide par crainte de la mort. — Et cela, au milieu d'une situation toute satisfaisante, toute paisible, où personne n'aurait su quel pouvait être réellement le cas us bellil »
le prince Gortchakoff et M. de Gontaut. L'Impératrice ellemême, que tout le monde savait haïe du Chancelier, était visée dans le passage relatif aux personnes haut placées. L'audace d'un pareil langage, où les ambassadeurs ou ministres des puissances étrangères et les plus hauts personnages de l'empire étaient pris à partie, avait été unanimement désapprouvée. Au Reichstag même, M. Windthorst, le chef du parti catholique, avait pris la parole après le Chancelier, pour lui reprocher d'user encore, malgré toutes ses protestations, du « fonds des reptiles » et il n'avait pas dissimulé que les inquiétudes manifestées au printemps dernier lui paraissaient beaucoup plus fondées que ne voulait bien le dire M. de Bismarck.
En rendant compte au duc Decazes du discours de ce dernier, M. de Gontaut le réfutait en ces termes : « Je n'ai pas besoin de rappeler à Votre Excellence les preuves sérieuses que nous avons recueillies à cette époque des desseins belliqueux de l'Allemagne, et l'interdiction de l'exportation des chevaux et l'article de la Norddeutsche Zeitung, dont M. de Bismarck s'est bien gardé de parler au Reichstag, quoiqu'il fût bien autrement important que celui de la Post et qu'il en confirmât les assertions, au moins en ce qui concernait la France, avec l'autorité d'une feuille dont nul alors dans le gouvernement allemand ne contestait le caractère officieux, et les aveux de M. de Radowitz, et le langage comminatoire du maréchal de Moltke, aussi bien que du prince de Bismarck lui-même, dans des conversations avec l'un de mes collègues les plus éminents, et les observations pressantes présentées par tous les ambassadeurs allemands aux cabinets auprès desquels ils étaient accrédités, pour les prévenir des armements de la France et de son intention d'attaquer prochainement l'Allemagne.
« Ai-je besoin de rappeler, d'autre part, les représentations de la Russie et de l'Angleterre, la mission du comte
Schouwalofî, l'intervention personnelle de l'empereur Alexandre et les explications très catégoriques données par ce souverain, au sujet de la crise, au représentant de la France, enfin la lettre de la reine Victoria? Il n'y a pas moyen de s'y tromper. Le maréchal de Moltke, Lord Derby, le prince Gortchakoff, le comte Schouwalofî, l'empereur de Russie, la reine d'Angleterre, voilà les hauts personnages qui ont cru à la guerre. Ils ont le choix pour se reconnaître, ou bien parmi les diplomates sans expérience, ou bien parmi les influences de salon ignorantes et partiales, ou bien parmi les oracles politiques de faux aloi, c'est-à-dire dans l'une des catégories désignées avec dédain par le prince de Bismarck pour lui avoir prêté gratuitement des intentions belliqueuses et pour avoir répandu des « mensonges politiques ».
« Tous ces faits sont encore présents à votre mémoire, monsieur le Duc, et si des doutes étaient permis sur l'époque précise à laquelle la guerre fondrait sur nous, ils étaient complètement interdits quant au dessein de nous la faire. L'argumentation intéressée du Chancelier ne parviendra pas à ébranler les convictions qui se formèrent en ce temps, et je me souviens encore de l'accent ironique avec lequel l'empereur de Russie me disait : « Imaginez- « vous que c'est à des spéculations de Bourse que le prince « de Bismarck attribue toute la crise (1) ! » Parmi les
(1) M. Lefebvre de Béhaine écrit de Munich, le 30 juin, à M. de Gontaut : « Ici j'ai appris que l'empereur de Russie aurait rassuré sa sœur de Wurtemberg sur la durée de la paix, tout en lui disant que le courant belliqueux avait été un instant bien fort à Berlin. »
Mais, d'après le duc Decazes, les inquiétudes du Tsar ne seraient même pas encore calmées. Il écrit, le 27 juin, à M. de Gontaut : « Je crois savoir que l'empereur Alexandre est parti de Ingenheim médiocrement rassuré au fond. Quant au prince Gortchakoff, tout en criant tout haut qu'il répond de la paix, je sais qu'il dit tout bas : à la grâce de Dieu ! En Angleterre, vous le voyez, on n'est pas beaucoup plus rassuré... »
Par contre, le prince de Bismarck affirme, dans ses Pensées et
membres du corps diplomatique de Berlin, il en est bien peu qui ne sachent aussi bien que moi à quoi s'en tenir à cet égard, et qui ne conviendraient, s'ils avaient l'occasion de s'en exprimer, ainsi que l'a fait en causant avec moi le représentant d'un Etat secondaire de l'Allemagne, que le Chancelier n'a pas atteint le but qu'il paraissait s'être proposé. »
An nombre des personnes qu'il considérait comme les auteurs de son échec, le prince de Bismarck plaçait, à juste titre, en premier rang, l'ambassadeur de France, envers qui il allait généreusement multiplier les témoignages de sa rancune jusqu'au jour où il aurait obtenu du gouvernement français son rappel de Berlin. M. de Gontaut avait tenté vainement de le voir, au mois de juin, avant de partir pour les eaux. Le prince de Bismarck était resté volontairement inabordable. Il n'avait rien répondu à la demande d'entrevue que M. de Gontaut lui avait adressée par l'entremise de M. de Radowitz. L'ambassadeur s'était alors présenté au ministère des affaires étrangères à une heure où il savait que le Chancelier s'y devait trouver, et, comme on lui disait que le prince était absent, il avait laissé sa carte. Trois jours après, le Chancelier envoyait la sienne et quittait Berlin sans que M. de Gontaut entendît autrement parler de lui (1).
Souvenirs, que le Tsar n'avait pas cru à ses intentions belliqueuses. (Voir plus bas, p. 187). D'après une lettre du prince de Reuss, du mois de janvier 1876, le Tsar assure à celui-ci qu'il a cru le prince de Bismarck pacifique, qu'il a pleine confiance en lui, mais que tout le monde ne partage pas cette confiance : c'est la faute de la presse allemande et particulièrement des journaux que l'on considérait au printemps précédent comme les organes du ministère des affaires étrangères; les démentis maladroits de ces journaux n'avaient fait que fortifier l'idée qu'on avait vraiment voulu la guerre. (Voir la lettre dans *** Bismarck und Russland, pp. 154-6).
(1) Cependant, le prince de Bismarck, au mois de septembre 1875, affirme au prince de Hohenlohe que M. de Gontaut « n'a jamais demandé à lui parler. Il lui semble que Gontaut n'ose pas venir le