COLERE DU CHANCELIER CONTRE M. DE GONTAUT
« Je me doutais bien, écrivait celui-ci le 16 juin au duc Decazes, que le Chancelier ne me rechercherait pas. Evidemment il est très peu satisfait de sa défaite et il ne se dissi mule pas qu'elle a été motivée en très grande partie par ma conversation avec Radowitz et par la révélation que nous en avons faite. Depuis, cette impression s'est confirmée chez moi par des faits ou des propos qui m'ont été rapportés de divers côtés. Ainsi, j'ai su qu'à Pétersbourg, Reuss s'était exprimé avec vivacité et sur le fond et sur les expressions de ma dépêche qu'il révoquait également en doute. Il en a parlé notamment au duc Georges de Mecklembourg-Strelitz, adversaire très prononcé d'ailleurs de la prépotence allemande, et il lui a dit que certainement Radowitz n'avait pu se servir de l'expression chrétiennement à propos de l'opinion qu'il émettait. Je conçois effectivement que les hommes d'Etat allemands soient fort embarrassés d'un pareil argument qui a frappé toute l'Europe comme nous, et je me doute bien qu'ils font tous leurs efforts pour m'en attribuer l'invention. Or, pour qui lira ma dépêche et en observera la suite, c'est là une chose absolument impossible. Comment aurais-je pu faire porter le trait principal de ma réponse sur une expression dont Radowitz ne se serait pas servi?
« Enfin, je sais que Lord Odo Russell a écrit à M. Morier à Munich que maintenant Bismarck m' « avait en horreur». J'admets à merveille que le Chancelier ait été irrité; mais son irritation tiendra-t-elle devant la réflexion, la raison, le temps? Nous verrons bien au commencement de la prochaine saison. Le prince de Bismarck sait, à n'en pouvoir douter, que nous voulons la paix et que nous ne préparons pas la guerre; nous nous sommes mis vis-à-vis de lui sur la défensive et voilà tout. Je ne voudrais pas répondre aussi qu'il vous portât dans son cœur!
voir, parce qu'il n'a pas la conscience tranquille ». {Mémoires du prince de Hohenlohe, t. II, p. 171.)
« La Gazette de Cologne assure qu'il a demandé et obtenu un congé illimité. J'ignore, à l'heure où je vous écris, si la nouvelle est parfaitement exacte. Elle ajoute, il est vrai, que l'Empereur se réserverait de le consulter dans toutes les circonstances importantes. C'est bien là le danger. Tant qu'il s'occupera d'affaires, à Varzin aussi bien qu'à Berlin, l'Europe ne devra pas être tranquille... »
Six mois plus tard, M. de Gontaut, après une demande de rendez-vous, parvenait enfin à voir le Chancelier. C'était leur première rencontre depuis la dernière crise et l'accueil que trouva l'ambassadeur était de nature aie convaincre que l'irritation du prince de Bismarck résisterait à la réflexion, à la raison et au temps. « Il m'a reçu le 31 décembre, écrivait-il dans une lettre particulière au duc Decazes; le courrier vous apporte le récit de notre entretien. Il est évident que, sans vouloir le provoquer, le prince de Bismarck l'attendait avec une certaine impatience afin de se décharger sur moi de l'irritation que lui ont fait ressentir et le renversement de ses desseins du printemps et l'atteinte portée à sa considération. C'est surtout ce dernier point qui lui est le plus sensible et il y est revenu par deux fois au moins dans notre conversation. C'est une preuve que le coup a touché. Il m'a mis sur la sellette, il prenait tous les moyens de me faire parler, en même temps qu'il se plaisait à me dire des choses piquantes sur nous, sur nos alarmes, sur notre crédulité, les alliés qu'il nous attribuait dans cet incident, etc. Il a été tout près de dépasser les bornes en me parlant de mon excursion en Russie, en soutenant que je me trompais sur l'époque à laquelle je l'ai faite, puis en critiquant les sources peu sérieuses auxquelles le gouvernement français avait puisé ses informations.
« J'ai rétabli la réalité des choses, mais j'ai voulu rester calme et patient. J'y ai eu quelque mérite, mon cher ami! Vous le verrez en lisant ma dépêche. J'ai voulu éviter avec lui le dialogue et même la discussion. J'ai peu parlé, j'ai
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repoussé les attaques seulement lorsque cela me paraissait nécessaire; je suis resté la plupart du temps hors du cercle d'idées dans lequel il désirait me faire entrer, et je crois qu'il a été fort contrarié d'une attitude aussi réservée.
« J'aurais pu lui faire des réponses à peu près décisives, du moins pour un adversaire calme et de bonne foi : ainsi lorsqu'il s'est plaint de l'importance que nous attachions aux articles des journaux allemands, lorsque même il l'a raillée, je pouvais lui dire que, lui invisible, Bùlow muet, le Parlement silencieux sur tous les objets de politique extérieure, il ne restait qu'une seule source d'informations aux amis comme aux ennemis, la presse. Je me suis contenté de lui rappeler l'article. de la Norddeutsche Zeitung venant après celui de la Post, à quoi il n'a rien répondu, et je n'en ai pas dit davantage sur ce point.
« Je ne m'attendais guère à la tournure que prendrait tout de suite notre entretien. Quand je l'ai vue, j'ai pris la résolution de parler le moins possible et de ne pas faire son jeu. Je sentais que, si j'entrais en discussion, je me contiendrais peut-être avec difficulté et que je serais entraîné probablement plus loin que je ne voulais aller, et que j'avais affaire à un puissant adversaire. J'ai compris aussi, plus fortement peut-être que je ne l'avais compris jusqu'ici, l'étendue de ma responsabilité et la nécessité — dussé-je en souffrir personnellement — de ne pas compromettre les intérêts de mon pays, ceux du gouvernement. Voilà, mon cher ami, ce qui m'a permis de supporter avec patience cet entretien pénible et presque blessant ! Il ne fallait rien moins que de pareilles considérations pour m'y résigner !
«Au reste, il ne faut pas que mes impressions influencent trop les vôtres. Si vous jugez que j'aurais dû repousser avec plus de hauteur ses insinuations et sortir davantage de la réserve que je m'étais imposée, dites-le-moi simplement. Je crois, quant à moi, que nous ne sommes pas assez forts pour reprendre et soutenir un pareil rôle ; mais si vous
ne pensez pas tout à fait ainsi, donnez-moi votre avis... » On jugera par le rapport suivant, adressé au ministre, du mérite que M. de Gontaut put avoir à rester calme et patient :
« J'ai eu l'honneur de vous envoyer par le télégraphe, le 31 décembre au soir, le résumé de la conversation que je venais d'avoir avec le prince de Bismarck dans l'entrevue que j'avais sollicitée de lui. Je viens aujourd'hui vous donner le compte rendu détaillé de cet entretien qui est resté courtois dans la forme (1), mais dont le caractère me paraît un peu inusité dans les relations ordinaires de la diplomatie. Je connais assez le Chancelier, il est vrai, pour n'avoir pas été très étonné de la vivacité de ses impressions et de l'inanité de ses efforts pour les contenir. On ne change pas la nature des hommes. La seule chose que je pusse exiger de lui, c'était de la courtoisie et il en a montré. Quant à moi, il y avait un devoir qui m'était tracé impérieusement, quelque pénible qu'il me fût : c'était de m'observer constamment et de rester maître de mon langage. J'espère y être parvenu.
« Mes premières paroles, en entrant chez le Chancelier, furent pour l'assurer de la part que j'avais prise à la mort récente du comte Eulenbourg, fiancé à sa fille, et au chagrin qu'il en ressentait. Après l'échange de quelques phrases sur ce sujet, je lui exprimai des regrets d'une autre nature, ceux de ne l'avoir pas vu depuis longtemps, par suite de deux absences assez prolongées que j'avais dû faire cette année, la première à cause d'un deuil de famille, la seconde pour assister aux débats de notre Assemblée. Enfin, je lui dis que ce n'était pas sans satisfaction qu'à la fin de l'année, je constatais un apaisement graduel dans les rapports de nos deux pays entre eux, que le langage de la presse alle-
(1) La lettre précédente montre que M. de Gontaut ne donne ici qu'une impression officielle et par conséquent atténuée. Le Chancelier avait été tout près « de dépasser les bornes ».