‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 85 sur 178 · LE CHANCELIER EXHALE SES GRIEFS · texte numérisé non relu

LE CHANCELIER EXHALE SES GRIEFS

mande et française devenait moins amer, que les rancunes et les méfiances paraissaient s'affaiblir, en un mot, que je voyais s'opérer une détente propre à rendre nos relations de plus en plus pacifiques. Je m'en réjouissais d'autant plus, ajoutai-je, que je me suis toujours efforcé d'atteindre un but pareil. Je me l'étais proposé en venant à Berlin; je n'ai jamais cessé de le poursuivre et je serais bien heureux d'avoir été pour quelque chose dans ce résultat, qui me paraît à l'avantage des uns comme des autres.

« Je suis bien aise que cela- vous produise cet effet, ré- « pondit le Chancelier; et pourtant, ajouta-t-il lentement « et d'un ton très sérieux, il y a peu de mois qu'en France « on a cru à la guerre. On était convaincu que nous allions « attaquer. En vérité, je me demande qui a pu donner lieu « à des bruits aussi faux. Pouvez-vous me renseigner à cet « égard ? Il y a, je le sais, une ligue de spéculateurs de « Bourse ramassés un peu partout, particulièrement en Al- « lemagne, qui, de temps en temps, propagent des nou- « velles de ce genre. En ce moment, ils prétendent que la « Russie agglomère des troupes sur ses frontières. Il y a « encore les Polonais et les cléricaux qui recueillent les « bruits, les propagent, les enveniment; mais cela ne suffit « pas pour y faire croire. Il y a de plus, il est vrai, des cor- « respondances de femmes haut placées (et il appuya sur « ce mot en me regardant attentivement). Aussi la pauvre « reine Victoria a-t-elle écrit ici une lettre lamentable sur « les périls et les conséquences de la guerre. Il faut bien « qu'il y ait eu des rapports de diplomates qui auront pris « au sérieux tout ce tapage ; car des articles de journaux « ne signifient rien . C'est mon ami le prince Orloff qui le « premier a transmis à Pétersbourg toutes ces alarmes. « Mais où les a-t-il recueillies lui-même, si ce n'est à Paris?

« — Pourquoi n'auraient-elles pu lui être transmises de « Pétersbourg, dis-je?

« — Non, reprit le Chancelier, je suis sûr qu'en Russie on

« ne se doutait de rien avant les lettres d'Orloff. De Paris on « les a communiquées ensuite à Londres et à Vienne. Mais « à Vienne on a refusé d'y ajouter foi. Ainsi, j'ai été repré- « sente partout comme soufflant la guerre, comme toujours « prêt à en déchaîner le fléau sur toute l'Europe. J'ai beau « protester de mes intentions pacifiques, on ne me croit pas. « Aussi est-il fort inutile maintenant que je continue à en « donner l'assurance. Mais c'est très fâcheux pour moi. Ces « bruits ont porté une atteinte profonde aux affaires et on « s'en souviendra longtemps en Allemagne. »

« Après une pause, il me regarda et me dit : « Vous avez « été en Russie, l'année dernière, et vous auriez dit, m'a- « t-on rapporté, que vous croyiez que nous voulions vous « faire la guerre? »

« Bien qu'un peu étonné d'une interpellation aussi directe, je répondis sans hésiter : « C'est une erreur; je n'ai pas été « en Russie l'an dernier. J'ai fait ce voyage il y aura tout à « l'heure deux ans. — Vos souvenirs vous servent mal. — « Pas le moins du monde, répliquai-je. Il y aura bientôt « un an, à pareille époque, j'ai été rappelé brusquement en a France par la mort de mon gendre et j'y suis resté six « semaines. C'est l'hiver précédent que j'étais à Pétersbourg, « il y a deux ans, à peu près. »

« Il n'y avait rien à répliquer; il n'insista plus. Quelques minutes après, comme je ne voulais pas avoir l'air d'éviter absolument de répondre, même à des questions indiscrètes, je revins, très sobrement, il est vrai, sur le voyage de Russie.

« Sans pouvoir me rappeler les expressions dont je me « suis servi, dis-je, il est très possible que j'aie exprimé en « Russie, il y a deux ans, la crainte de la guerre. C'était fort « naturel, avec le souvenir si récent de nos luttes et en pré- « sence du langage de vos journaux. »

a Le prince de Bismarck ne répondit rien ; mais il continua à développer le thème qu'il semblait s'être proposé, c'est-à-

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