SANG-FROID DE M. DE GONTAUT
dire, l'examen des causes de la panique du printemps, en serrant de plus en plus le sujet. Sauf les paroles rapportées plus haut, je n'avais guère interrompu le prince de Bismarck autrement que par un mot ou un signe de tête. Je ne voulais pas répondre à ses questions, n'entendant pas laisser s'établir entre nous un dialogue qui, sur le ton où l'avait pris le Chancelier, aurait promptement dégénéré en une sorte d'interrogatoire. Ce pouvait être son dessein; en aucun cas je ne pouvais l'admettre. Il fixait souvent ses yeux sur les miens; mais il ne les fit pas baisser.
« Je lui répondis le plus possible par des généralités. Ainsi, lorsqu'il passait en revue toutes les sources si peu sérieuses auxquelles on avait puisé des informations, je lui observai que ce n'était pas tel ou tel fait, telle ou telle induction, qui pouvaient séparément donner à croire que des adversaires s'apprêtaient à vous faire la guerre, mais bien un ensemble de symptômes équivalant à une preuve décisive, symptômes qui pouvaient avoir, à certaines époques et à un point de vue relatif, une grande valeur; que, si nous parlions de la France, par exemple, la presse allemande s'évertuait sur tous les tons et depuis si longtemps à crier que nous préparions la revanche, elle avait tellement réussi à saturer l'opinion publique en Allemagne de nos projets belliqueux qu'en France on avait fini par se dire généralement : « Mais l'Allemagne veut donc nous faire la guerre? » et, en pareil cas, qu'y a-t-il d'étonnant qu'un pays, se sentant faible après de grands désastres, soit plus crédule et moins difficile que dans un temps normal sur la solidité des preuves d'une hostilité sérieuse contre lui?
« Le public peut, en effet, se laisser impressionner par des « articles de journaux, répondit le Chancelier, comme aussi « par des bruits de Bourse, mais des cabinets, non. — Je « vous demande pardon, repris-je; il y a telle situation faite « à un pays qui rend très naturel que son gouvernement « soit, sinon déterminé absolument dans ses résolutions, du
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« moins très impressionné par ces symptômes que vous « regardez comme indignes de son attention. Ainsi, qu'est-ce « qui a alarmé le cabinet de Versailles au printemps? C'est « un article de la Post. — Cela n'avait aucune importance, « repartit le Chancelier. — C'est possible, repris-je; mais ce « qui en avait ou devait sembler en avoir, c'est l'article de « la Norddeutsche Zeitung qui parut peu après. Ce journal a « une portée tout autre que la Post. Il réfutait les alléga- « tions de celle-ci en ce qui concernait l'Autriche et l'Italie, « mais point en ce qui regardait la France. Voilà ce qui « devait donner des inquiétudes. »
« Le Chancelier ne pouvait guère répondre directement à cet argument; mais il assura qu'il avait rompu tous rapports avec la presse, quelle qu'elle fût, qu'il s'en trouvait fort bien, et, par conséquent, qu'on ne pouvait plus, comme on l'avait si souvent et si injustement fait, lui attribuer la responsabilité des divagations de la presse.
« Tout dernièrement, ajouta- t-il, n'avez-vous pas lu dans « les feuilles allemandes toutes sortes de conseils adressés à « l'Autriche pour annexer F Herzégovine au moins? Andrassy « s'en est inquiété et m'a fait demander ce qu'il en fallait « conclure. C'étaient MM. les professeurs de Berlin qui « avaient préparé ces belles élucubrations. Ce sont eux a aussi qui parlent du rôle naturel de l'Autriche sur le bas « Danube, etc. »
« Un peu auparavant, il s'était déjà fort moqué des projets que la presse lui prêtait d'envahir les provinces baltiques. Quand il parla des inquiétudes du comte Andrassy : « Vous voyez, lui dis-je, que nous ne sommes pas les « seuls à nous émouvoir des articles de journaux. — Oh! « c'est bien différent, répondit le Chancelier. Les alarmes « d'Andrassy ne pouvaient avoir de conséquence. — Sans « doute, repris-je, car vous êtes les alliés et les amis de « l'Autriche et, dans ces conditions, quelques mots d'expli- « cation suffisent pour tout calmer. Mais nous ne sommes