LE CHANCELIER REPROUVE LA GUERRE
« pas avec vous dans ces mêmes relations, et cela explique « qu'en pareille circonstance nous soyons inquiets et émus. »
« Quoi qu'il en soit, le Chancelier persistait à marquer son étonnement d'avoir vu la France attacher, sans fondement aucun, aux articles des journaux allemands et à d'autres symptômes aussi peu concluants, une importance telle qu'elle s'était figuré que l'Allemagne préparait la guerre contre elle.
« Les Polonais et les cléricaux, répéta-t-il de nouveau « avec une certaine complaisance, ont une officine de nou- « velles effrayantes. Gomment un gouvernement sérieux « peut-il puiser à de pareilles sources? — Ce n'est nulle- « ment à ces sources, en effet, que le gouvernement français « forme ses convictions, repartis-je froidement. »
« Tourner en ridicule la crédulité delà France ne suffisait
pas au Chancelier; il sentait encore le besoin de se justifier
des accusations portées contre son insatiable ambition, et il
revint à la charge sur ce point : « L'an passé, vous avez
« augmenté le nombre de vos bataillons. J'ai dit alors que
« cette organisation était un peu inquiétante pour l'avenir,
« je n'ai pas dit autre chose. Ai-je besoin de protester de
« mon éloignement pour la guerre ? Après 1866, on me disait
« que la France était décidée à la faire à l'Allemagne,
:< qu'elle était pour le moment fort occupée au Mexique,
« que l'occasion de l'attaquer était propice. Toutes ces
« raisons m'ont trouvé inébranlable et je n'ai pas voulu
« troubler la paix. Ce printemps, quand le prince Gortchakoff
« m'a dit qu'on me prêtait le dessein de faire la guerre à la
« France et sans désemparer, afin de ne pas lui laisser le
« temps de se relever et de se préparer, je lui ai répondu
« qu'autant valait me supposer l'intention de faire dès
« aujourd'hui infliger une nouvelle peine à Kullmann,
« sans attendre l'expiration de ses quinze ans de travaux
« forcés, parce qu'à cette époque il pourrait bien renouveler
« sa tentative d'assassinat sur moi. »
« L'entretien avait duré près de trois quarts d'heure. Le jugeant assez prolongé, je me levai en lui disant : « Si nous « nous sommes trompés sur la valeur des symptômes de « guerre, si nous en avons exagéré l'importance et si nous « l'avons exprimée tout haut, cela prouve du moins que, bien « loin de préparer la revanche, nous redoutions la guerre et « que nous n'en voulions pas. Vos paroles me prouvent que « vous ne la vouliez pas non plus, tant mieux! Voilà Teste sentiel. »
« En me reconduisant jusqu'à sa porte, il répéta encore, mais d'un ton moins sérieux, en faisant allusion à la sincérité méconnue de ses intentions pacifiques : « La vertu est « vraiment inutile, bien inutile. — Eh quoi! ai-je répondu « sur le même ton, n'est-elle pas utile au point de vue de la « conscience? C'est un adage très banal que la vertu n'est « pas récompensée en ce monde. La conscience en est-elle « moins satisfaite lorsqu'on pratique la vertu? »
« Il ne répondit pas, mais, je dois l'avouer, il n'avait pas l'air très convaincu de la justesse de mes maximes. Je lui répétai que, dans tous les cas, nous n'avions pas eu de guerre au printemps, que j'en étais fort heureux et que j'espérais bien que nous continuerions à l'éviter. « Je l'espère », me répondit-il, et je le quittai.
« J'ai rapporté notre conversation aussi exactement que je l'ai pu. Le prince de Bismarck sait aussi bien que moi, mieux que moi, à quoi s'en tenir sur les alarmes de ce printemps ; il en connaît parfaitement les causes ; il est complètement éclairé sur la part de chacun dans les phases de cet incident. Que cherchait-il donc dans cet entretien? Aucune lumière nouvelle pour lui, assurément, mais probablement sa propre justification, dont il espérait me convaincre et, par là même, m'obliger à reconnaître que des préventions m'avaient aveuglé et que le gouvernement français avait mis l'Europe en émoi avec autant de légèreté que j'en avais mis moi-même à Tins-