‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 88 sur 178 · UN INNOCENT MÉCONNU · texte numérisé non relu

UN INNOCENT MÉCONNU

truire. Il en a pris occasion d'affirmer ses vues pacifiques à l'égard de la Russie, de l'Autriche, comme de la France. Il espérait donc, je suppose, établir sans objection possible que tous ces bruits de guerre avaient été répandus pour lui nuire dans l'opinion du monde « civilisé », que le complot avait été tramé par des spéculateurs de Bourse, par les Polonais, par les cléricaux, par des femmes haut placées, enfin que j'avais été l'instigateur ou l'instrument aveugle de ces manœuvres, et qu'il devait s'en prendre à Votre Excellence et à moi d'avoir jeté l'alarme en Europe et d'avoir nui si profondément à sa réputation. Tel du moins semblait être son dessein, si je ne me trompe.

« Son orgueil blessé a ressenti, il est vrai, une satisfaction, celle d'exhaler ses plaintes, ses griefs, avec l'espérance de m'en accabler. Mais il n'en a pu obtenir une autre qu'il semblait chercher, la satisfaction de m'entendre confesser ma crédulité et m'entraîner à des aveux compromettants pour mon gouvernement et pour ma personne. Rien ne pouvait, dans ce qui s'est passé au printemps, m'autoriser à donner au Chancelier une pareille satisfaction. L'Europe, qu'il invoque, n'ignore pas de quel côté sont venues les menaces et les provocations, par qui devait commencer l'attaque un peu plus tôt ou un peu plus tard sans son intervention; de quel autre côté se trouvaient la modération dans la conduite, la réserve dans l'attitude et l'intérêt indiscutable à la paix. Nous n'avons pas hésité à faire appel à son jugement; nous n'en redouterons pas aujourd'hui la revision. La France persiste à vouloir énergiquement la paix; elle n'a pas varié dans cette résolution. Je suis bien aise d'avoir eu l'occasion d'en renouveler l'assurance au prince de Bismarck lui-même. »

On a vu avec quelle insistance le Chancelier accusait M. de Gontaut d'être allé en Russie, au printemps précédent, pour y travailler contre lui. Malgré les dénégations formelles et prouvées de l'ambassadeur, il revint plus tard,

dans ses Pensées et Souvenirs, sur cette affirmation. Ce ne pouvait être, après l'entretien qui précède, qu'oubli ou mauvaise foi.

« L'activité de Gontaut, dit-il, au service de la France n'était pas limitée à Berlin. En 1875, il se rendit à Saint- Pétersbourg, afin d'y préparer, de concert avec le prince Gortchakoff, le coup de théâtre qui, peu de temps avant la visite de l'empereur Alexandre à Berlin, devait faire croire au monde que ce dernier seul avait préservé d'une attaque de l'Allemagne la France sans défense, en nous saisissant le bras avec un énergique Quos ego, et qu'à cet effet il accompagnait lui-même l'Empereur à Berlin.

« Je ne sais de qui émane cette idée. Si elle vient de Gontaut, elle a dû trouver en Gortchakoff un terrain favorable, préparé à point par son caractère vaniteux, envieux, et par la résistance qu'il m'avait fallu opposer à ses idées de suprématie universelle...

« Gontaut lui avait préparé à Berlin le rôle d'ange de la paix, particulièrement propre à satisfaire l'amour-propre de Gortchakoff, par l'idée de l'impression qu'il produirait à Paris, et à laquelle il tenait avant tout. On peut admettre que ses entretiens avec le comte de Moltke et avec Radowitz, cités plus tard comme preuves de nos intentions belliqueuses, furent amenés habilement, afin de présenter à l'Europe l'image d'une France menacée par nous et protégée par la Russie. Arrivé à Berlin, le 10 mai 1875, Gortchakoff envoya en communication un télégramme circulaire qui commençait par ces mots : « Maintenant (c'est-à-dire sous la pression de la Russie) la paix est assurée », comme si elle ne l'eût pas été auparavant. Un des monarques nonallemands à qui la dépêche avait été transmise, m'en a montré le texte occasionnellement.

« Je fis de vifs reproches au prince Gortchakoff et je lui dis que ce n'était pas un procédé de bonne amitié que de sauter à l'improviste et par derrière sur un ami confiant et

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