APOLOGIE DU CHANCELIER DANS SES MEMOIRES
qui ne se doute de rien, et de donner à ses dépens une représentation de cirque, et que de pareils faits, quand ils se produisent entre deux premiers ministres, ne pouvaient que nuire aux deux monarchies et aux deux Etats. J'ajoutai que, s'il tenait à recueillir des éloges à Paris, il n'était pas nécessaire de troubler pour cela nos relations avec la Russie, que j'étais même prêt à lui venir en aide et à faire frapper à Berlin des pièces de cinq francs avec cet exergue : « Gortchakoff protège la France », qu'en outre nous pourrions organiser à l'ambassade d'Allemagne un théâtre, où, avec la même devise, il pourrait paraître devant la société française comme ange gardien en robe blanche et avec des ailes, au milieu d'un beau feu de bengale.
« Mes amères invectives lui firent quelque peu baisser le ton. Il contesta les faits qui pour moi avaient force probante et ne montra pas la même assurance ni la même éloquence que d'habitude; j'en conclus qu'il ne savait pas si l'Empereur, son maître, approuverait sa conduite. La preuve fut complète lorsque, avec la même franchise, je me plaignis à l'empereur Alexandre de la conduite peu honnête de Gortchakoff. L'Empereur admit volontiers la réalité des faits et se contenta de me prier, en riant et en fumant, de ne pas prendre trop au sérieux cette « vanité sénile ». Néanmoins, cette désapprobation n'a jamais été exprimée d'une manière suffisamment authentique pour faire disparaître une fois pour toutes la légende qu'en 1875 nous aurions eu l'intention d'attaquer la France.
« A ce moment, de même que plus tard, cette intention m'était tellement étrangère que je me serais plutôt retiré que de prêter la main à une guerre commencée sous n'importe quel prétexte, dans le but unique d'empêcher la France de reprendre haleine et de recouvrer ses forces. Selon moi, une telle guerre n'aurait pu amener en Europe aucune situation durable; mais, par une entente de la Russie, de l'Autriche et de l'Angleterre sur la base de la
méfiance et peut-être d'une action commune contre le nouvel empire, si peu consolidé encore, elle aurait créé à l'Allemagne une destinée analogue à celle qui, par une politique continuelle de guerre et de prestige, conduisit à leur ruine le premier et le deuxième empire français. L'Europe n'aurait vu dans notre conduite qu'un abus de notre nouvelle force, et tout le monde, y compris les partis les moins modérés de l'empire, aurait constamment levé la main ou pris l'épée contre l'Allemagne (1). »
Ainsi le prince de Bismarck, à l'entendre, n'avait jamais cessé d'être pacifique ; il n'avait été, dans toute cette af-
(1) Prince de Bismarck, Pensées tt Souvenirs, traduction par E. Jaeglé, t. II, pp. 204-208. On lit encore dans ce même ouvrage (t. II, pp. 272- 274) :« A l'époque delà question du Luxembourg (1867), j'ai été par principe un adversaire décidé des guerres faites en quelque sorte par anticipation, c'est-à-dire des guerres offensives, entreprises uniquement parce que l'on prévoit que plus tard on aura à combattre un ennemi mieux préparé. L'opinion de nos autorités militaires s'accordait à dire qu'en 1875, notre victoire dans une guerre avec la France eût été probable; mais ce qui l'était moins, c'est que les autres puissances fussent restées neutres. Déjà, dans les derniers mois avant les négociations de Versailles, le danger d'une immixtion de l'Europe m'inquiétait journellement; à plus forte raison, le caractère, en apparence odieux, d'une attaque que nous n'aurions faite que pour ne pas permettre à la France de reprendre haleine, aurait fourni à l'Angleterre une occasion excellente pour débiter des phrases humanitaires, et à la Russie une bonne raison d'abandonner la politique d'amitié personnelle des trois empereurs, pour ne plus envisager que le seul intérêt de la froide politique russe (en 1814 et 1815 elle avait donné du reste sa mesure, quand il s'agit de fixer les frontières du territoire français). On s'explique aisément qu'il y ait pour la Russie une limite, au delà de laquelle on ne permettra pas qu'on diminue l'influence de la France. Cette limite, à ce que je crois, fut atteinte par le traité de Francfort, et peut-être, en 1870 et 1871, ne s'était-on pas encore aussi bien rendu compte de ce fait que cinq ans plus tard. J'ai de la peine à croire que, pendant la durée de notre guerre, le cabinet russe ait prévu clairement qu'il aurait comme voisine une Allemagne si forte et si raffermie. En 1875, j'étais déjà convaincu que sur les bords de la Neva on se demandait, non sans quelque doute, si l'on avait bien eu raison de ne pas intervenir et de laisser les choses aller si loin... »