‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 90 sur 178 · PRÉTENDUES INTRIGUES DE M. DE GONTAUT · texte numérisé non relu

PRÉTENDUES INTRIGUES DE M. DE GONTAUT

faire, que la victime inoffensive des machinations du « diplomate habile » quêtait, selon ses propres expressions, M. de Gontaut. Que cette habileté de notre ambassadeur ait été employée à former d'aussi ténébreux complots, c'est de quoi les documents laissés par lui et même ses notes intimes n'ont pas conservé la moindre trace. Au surplus, les affirmations du Chancelier s'appuient, en partie du moins, sur une erreur que M. de Gontaut lui avait démontrée et qu'il n'en a pas moins reproduite dans ses Pensées et Souvenirs (1). Nous voulons parler du prétendu voyage à Saint-Pétersbourg, au printemps de 1875. Cette grave inexactitude ne laisse pas de jeter la suspicion sur l'ensemble du tableau tracé par le prince de Bismarck. Mais on a bien d'autres raisons de révoquer en doute sa parfaite innocence.

On a vu par tout ce qui précède que les alarmes répandues en Europe ne sauraient s'expliquer uniquement par des intrigues, si habiles qu'on les suppose. L'émotion produite n'a pu être entièrement artificielle. Il est inadmissible que les chancelleries de l'Europe se soient mises en branle sans la moindre raison sérieuse, et simplement sous l'impulsion de quelques diplomates unis à des personnages de salon et à des spéculateurs de la Bourse. Il s'était tramé quelque chose. Le prince de Bismarck avait une arrière-pensée, qu'on redoutait sans la bien connaître. Comme le disaient sous une forme moins familière les Annales prussiennes précédemment citées, on avait l'impression très nette qu'il avait manqué son coup. Quel était ce dessein mystérieux si bruyamment avorté ?

Une première explication nous est offerte par un diplomate ami du prince de Bismarck et par ce dernier lui-même. « A ne vous rien cacher, disait au mois d'avril le comte

(1) On la retrouve également dans sa conversation avec le docteur Blum (Pbnzler, op. cit., t. IV, p. 199).

Karolyi à notre ambassadeur, l'Allemagne ne veut pas vous faire la guerre, elle n'a aucune raison pour la désirer, ses nouvelles frontières lui conviennent, lui suffisent, et aucun homme de bon sens ne peut soutenir qu'elle tirerait de la guerre quelque avantage. Mais elle ne veut pas non plus que la France l'attaque, et, par l'incident qui vient de se terminer, elle a entendu lui dire ceci : « Sachez deux choses : la première, c'est que si vous nous « menacez de nous faire la guerre, vous nous trouverez « prêts; la seconde, c'est que, si nous acquérions la cer- « titude que tel soit votre désir, nous prendrions, non « pas le moment qui vous arrangerait le mieux, mais « celui qui nous conviendra. » Or, l'Allemagne veut que vous ne perdiez pas de vue ces deux points, et voilà pourquoi elle-même a provoqué plusieurs fois déjà des incidents pareils à celui-ci; mais ses intentions ne vont pas au delà. »

Un simple avertissement à la France pour empêcher qu'une confiance aveugle ne l'entraîne à une attaque, c'est également tout ce que le prince de Bismarck consent à avouer de ses intentions. « On peut bien dire, écrit-il à l'Empereur au sujet du langage tenu à Londres parle comte Munster, que ce n'est pas une garantie de paix que délaisser à la France la certitude qu'elle ne sera jamais attaquée, quelles que soient les circonstances et quoi qu'elle fasse... Il n'est pas utile de donner à l'adversaire l'assurance que, de toute façon, on attendra qu'il nous attaque. » C'est la thèse qu'on retrouve dans un article de la Gazette de Brunswick reproduit par les Nouvelles de Hambourg, du 13 novembre 1892. On sait que cette dernière feuille fut, après sa chute, l'organe quasi-officiel du Chancelier. Celui-ci partageait, au printemps de 1875, les inquiétudes du parti militaire; mais « il lui suffisait de montrer au gouvernement français, par l'entremise de la presse officieuse, que le gouvernement allemand était « toujours

en vedette » (1) et complètement préparé à repousser une attaque éventuelle de la France ».

C'est une explication insuffisante si l'on songe à l'importance de la crise. Il devait y avoir davantage dans les desseins du Chancelier. Rappelons-nous, en effet, tout ce qui s'est produit pour justifier l'inquiétude universelle : la violente campagne de presse dirigée contre la France, les propos graves des chefs du parti militaire, ceux de M. de Radowitz, les observations des représentants de l'Allemagne auprès des puissances étrangères, et, enfin, la visite du prince de Hohenlohe, le 5 mai, au duc Decazes.

Parmi ces faits, toutefois, il convient de distinguer. Les propos des militaires ne nous renseignent pas sur les projets du prince de Bismarck. On n'ignore pas, en effet, les fréquents désaccords qui survinrent entre ceux-ci et le Chancelier, non seulement pendant les négociations des préliminaires de Versailles, mais depuis la conclusion du traité de Francfort. C'est contre eux que le prince de Bismarck a obtenu de l'empereur Guillaume la libération anticipée du territoire français (2). On n'est donc pas autorisé à chercher dans le langage du maréchal de Moltke ou de ses adeptes l'expression authentique des pensées et des desseins du Chancelier.

Même observation" pour les propos comminatoires de la presse officieuse. Même si le prince de Bismarck en est l'inspirateur, — ce qui n'est guère contestable — il ne s'ensuit pas qu'ils reproduisent fidèlement ses véritables et secrètes intentions. La campagne de presse n'est peut-être qu'une manœuvre, et ce que le Chancelier fait dire tout haut, avec

(1) En français dans le texte.

(2) Cf. Vicomte de Gontaut-Biron, Mon Ambassade en Allemagne. M. de Gontaut insiste à plusieurs reprises, et en des circonstances différentes, sur les luttes d'influence à la cour entre Bismarck et le parti militaire.

des gestes farouches, n'est pas nécessairement ce qu'il pense tout bas.

Quant aux propos de M. de Radowitz, ils ne visent pas le présent, puisque ce diplomate a lui-même déclaré clos l'incident du quatrième bataillon. C'est vers l'avenir qu'ils tournent les préoccupations de notre ambassadeur. « On peut, écrit-il, être rassuré pour le présent. »

Restent les actes mêmes du Chancelier, c'est-à-dire les représentations faites à la France et aux autres puissances sur la nature inquiétante de nos armements. S'il signale ceux-ci comme un danger pour la paix, non seulement au duc Decazes, mais encore à toutes les cours de l'Europe, c'est vraisemblablement qu'il s'en préoccupe et qu'il les voudrait arrêter. On ne s'expliquerait pas très bien, sans cela, pourquoi ses agents entretiennent les chancelleries de leurs plaintes et de leurs alarmes.

D'autres indices donnent également à croire que ses préoccupations, volontairement grossies peut-être, sont néanmoins réelles et en partie sincères. Rappelons le propos tenu par lui au baron de Nothomb et répété à M. de Gontaut. Notons encore un aveu du comte Karolyi dont on sait les relations amicales avec le prince de Bismarck. « Oui, dit-il à M. de Gontaut, Bismarck vous reproche la création du quatrième bataillon et il y voit un danger, mais pour l'avenir seulement. » Retenons enfin que, depuis la dernière guerre, il semble sérieusement convaincu que la France considère le traité de Francfort comme une simple trêve et prépare une revanche. Les Mémoires de M. de Gontaut en témoignent. Ce n'est pas la première fois qu'il cherche à prévenir, par l'intimidation, le relèvement de nos forces (1). Il ne cherche pas de nouvelles conquêtes

(1) Si l'on s'en rapporte à une curieuse révélation publiée dans le Daily Telegraph du 31 août 1898, il y aurait un précédent bien significatif, dans lequel on retrouve les mêmes préoccupations et la même tactique qu'en 1875. L'auteur de l'article, M. Beatty-Kington,

au delà du Rhin; il ne demande qu'à jouir en paix des» anciennes; mais la perspective d'une France qui reprend ses forces et attend l'heure des représailles trouble sa quiétude. Il redoute des alliances et notamment un rapprochement avec la Russie. « L'idée des coalitions, et de celle-là surtout, m'occasionnait de mauvais rêves », écrit-il luimême dans ses Pensées et Souvenirs. C'est pour détourner de la frontière des Vosges l'attention de la France qu'on le verra un peu plus tard favoriser son expansion coloniale. Ainsi les démarches faites par lui, pendant la dernière crise, près des cours étrangères et à Paris même, le langage

ne s'estimant plus tenu, après la mort du prince de Bismarck, au secret qu'il lui avait promis, raconte les faits suivants :

C'est au printemps de 1872. On discute à Versailles la question du service obligatoire. L'Assemblée nationale le désire; M. Thiers s'y oppose. Mais les protestations et l'attitude du Président ne semblent pas suffisamment rassurantes au prince de Bismarck. Dans une soirée, au mois d'avril, il prend à l'écart M. Beatty-Kington, qui est alors correspondant à Vienne du Daily Telegraph, et lui tient en substance ce langage : Il ne veut pas donner aux Français le temps de se rendre dangereux; il prendra les devants et ne leur laissera aucune chance; ce n'est peut-être pas très chevaleresque; mais envers des « bêtes féroces » les procédés chevaleresques ne sont pas de mise. Le comte d'Arnim va quitter Berlin, porteur d'un ultimatum; il exigera l'engagement de renoncer au service obligatoire; sinon, la France est envahie, condamnée à une indemnité formidable, à une nouvelle cession de territoire, réduite au rang d'une puissance de troisième ordre... M. Beatty-Kington est invité à communiquer ces nouvelles à son journal; il rendra service à la France en l'avertissant. Un article paraît dans le Daily Telegraph du 18 avril et susc.le une grosse émotion; il est presque aussitôt démenti par une communication du gouvernement allemand insérée dans les journaux. — Sans prétendre mettre en doute la véracité de ce récit, notons pourtant que, sur un point, il renferme des inexactitudes. On ne trouve, en effet, ni dans la correspondance de M. Thiers à cette date, ni dans les Mémoires de M. de Gontaut, aucune trace de l'émotion qu'aurait produite, selon l'auteur du récit, l'article du Daily Telegraph chez le Président, ni surtout de l'engagement formel de renoncer au service obligatoire que celui-ci aurait adressé immédiatement au Chancelier sous l'empire de cette émotion. Les lettres de M. Thiers ne font aucune allusion à l'article.

qu'il tient alors et enfin ce que nous savons des soucis que lui causent nos pensées de revanche, tout concourt à faire supposer qu'au printemps de 1875, il voudrait, avec l'aide de l'Europe, obtenir une limitation de nos armements (1). Quant au projet de nous faire la guerre, aucun des documents que nous avons précédemment reproduits ne permet de l'établir et le duc Decazes lui-même hésite à y croire. Il écrit, en effet, à M. de Gontaut, dans sa lettre du 8 mai, c'est-à-dire après la visite du prince de Hohenlohe : « Au milieu de toutes ces nouvelles qui se complètent, en tant que toutes révèlent la gravité de la situation, mais qui se contredisent lorsqu'il s'agit de pénétrer la portée et la nature du danger aussi bien que nos chances d'y échapper, je ne sais rien conclure et rien préciser. Cependant, je me dis volontiers, comme Lord Derby, que le prince de Bismarck veut peut-être plus nous faire croire qu'il veut la guerre qu'il ne la veut en effet et en réalité. Il veut donc aussi nous faire payer la paix, au prix d'un désarmement sans doute ou de quelque chose de semblable (2). »

(1) C'est l'hypothèse du duc Decazes. Dans son remarquable récit de l'alerte de 1875, au tome III de son Histoire de la France contemporaine, M. Hanotaux considère cette hypothèse comme plausible, mais ajoute qu'elle ne se justifie pas complètement par l'exposé des faits; « en réalité, aucune démarche dans ce sens n'a été tentée auprès de qui que ce soit ». Gela est vrai ; mais il semble bien qu'on voit venir cette démarche et que le Chancelier, avant de la risquer, étudie le terrain. Notons que dans l'exposé des faits, tel que le donne M. Hanotaux, ne figurent pas les observations présentées aux puissances étrangères par les agents du prince de Bismarck sur nos armements. Elles forment cependant un élément d'appréciation important lorsqu'on essaie de pénétrer les desseins du Chancelier.

(2) On ne trouve pas la moindre trace de projets belliqueux dans les Mémoires du prince de Hohenlohe. Il faut admettre, s'ils ont existé, que l'ambassadeur d'Allemagne à Paris n'a pas été mis par le Chancelier au courant de ses intentions. S'il les avait connues, il est probable qu'il en eût parlé dans son journal intime, ne fût-ce que par allusion. Mais il y a plus : le Chancelier, dans ses conversations avec le prince de Hohenlohe, revient, à plusieurs reprises et avec insistance, sur ce sujet qui le hante; c'est toujours pour se plaindre des

Mais, dira-t-on, il est clair qu'en dehors d'une déclaration de guerre ou d'un ultimatum, la preuve matérielle des intentions du Chancelier ne saurait exister. Prétendre qu'il voulait la guerre, ce n'est donc pas affirmer qu'on l'a pris, pour ainsi dire, en flagrant délit, mais que, logiquement et inévitablement, la situation qu'il avait créée et cette demande de désarmement qu'il se préparait à produire aboutissaient à la guerre.

Cette conclusion ne s'impose nullement, si l'on songe à toutes les précautions dont le prince de Bismarck a accompagné ses démarches à Paris et près des cours étrangères. Il ne suffit pas, en effet, d'en constater l'existence; il faut encore voir sous quelle forme prudente elles ont été faites.

Nous connaissons d'une façon très exacte, par le compte rendu qu'en a rédigé le duc Decazes, ce qui s'est dit entre lui et le prince de Hohenlohe, le 5 mai. Le document a d'autant plus d'importance qu'il permet de réduire à sa juste valeur une entrevue dont on a fort exagéré la gravité. Il est vrai que, survenant quelques heures après une visite

bruits qu'on a fait courir, en homme qui revendique son innocence, et pour rechercher l'origine de ces bruits (intrigues ou propos de l'Impératrice, de la reine de Hollande, de M. de Gontaut, du prince Gortchakofî, etc.). Il est clair qu'il ne tiendrait pas un pareil langage devant quelqu'un qui saurait le fond des choses, devant un complice de se; mauvais desseins. Ce serait une comédie inutile. — On voit toutefois que, dans la pensée du prince de Hohenlohe, des imprudences de langage ou autres ont été commises, que M. de Radowitz, notamment, a trop parlé et que le Chancelier ferait bien de l'envoyer au loin, dans quelque poste où il ne pourrait plus être dangereux. Peut-être même le prince de Hohenlohe insinue-t-il quelque part que le Chancelier, sans avoir voulu la guerre, a une part de responsabilité dans les alarmes qui ont été répandues : « Le prince, écrit-il dans son journal, le 8 septembre 1875, à Varzin, attribue tout à l'Impératrice, à la reine de Hollande et à la princesse Léonille [Sayn-WittgensteinJ. C'est à ces sources que Gontaut aurait puisé ses renseignements et tout viendrait de là. Cela semble être chez le prince une opinion préconçue, et il ne veut pas admettre qu'il y ait d'autre personne responsable que V Impératrice. Il est encore très irrité contre l'Angleterre... »

d'adieux, elle avait un air insolite. Le prince de Hohenlohe n'apportait pourtant pas, comme on l'a prétendu, une communication officielle dont le duc Decazes aurait eu l'habileté d'éluder la discussion. L'ambassadeur a soin de dire qu'il n'est pas chargé par son gouvernement de représenter au ministre les inquiétudes causées à Berlin par notre réorganisation militaire et qu'il le fait de son propre mouvement. Sans doute, cette assurance ne trompe personne ; mais elle enlève au langage du prince tout caractère vraiment officiel et permet, à l'occasion, de nier que le gouvernement allemand ait jamais fait une démarche auprès du nôtre au sujet de la loi des cadres. C'est ce dont la presse du Chancelier ne se fit pas faute, lorsqu'elle affirma par la suite, comme on l'a vu, qu'aucun incident ne s'était produit entre la France et l'Allemagne. Pour mieux écarter encore des paroles qui viennent d'être dites l'apparence d'une menace, le prince de Hohenlohe termine l'entretien par la lecture d'une lettre où le Chancelier s'étend en des considérations abstraites sur la possibilité d'un rapprochement entre les deux peuples.

Même préoccupation, semble-t-il, d'éviter tout caractère officiel dans les observations présentées aux puissances étrangères. C'est ce qui résulterait de la lettre du 13 août à l'Empereur. Le Chancelier affirme n'avoir jamais chargé le comte Munster de tenir à Londres le langage qu'on a a attribué à ce diplomate; mais loin de l'en vouloir blâmer, il est d'avis que ce langage n'était pas inopportun. Il est donc possible que le comte Munster, comme le prince de Hohenlohe, n'ait exprimé qu'en son nom les inquiétudes que le Chancelier l'aura prié de faire valoir à Lord Derby au sujet de nos armements (1).

Tout porte donc à croire qu'à ce moment de crise, le

(1)11 faut également remarquer que ni le Moniteur de l'Empire, ni la Correspondance provinciale, les deux seuls organes officiels du gouvernement, ne prennent part à la campagne de presse.

Chancelier est particulièrement soucieux de ne pas s'engager à fond, au moins pour le présent, par quelque acte précipité et irréparable, et qu'il veut laisser ouvert derrière lui le chemin de la retraite. Comme l'a dit Lord Derby à M. Gavard, il est en train de « tâter l'opinion » en France et en Europe. Il exploite les alarmes et les doctrines que propage le parti militaire allemand. Il en encourage la diffusion par la presse officieuse. Il étudie l'effet qu'elles produisent, pour savoir jusqu'où il pourra s'avancer lui-même et ce que l'émotion provoquée à Paris, d'une part, l'attitude des puissances, d'autre part, lui permettront d'exiger de nous. Si les puissances se montrent complaisantes ou seulement indifférentes et si la France prend peur, il obtiendra, sans guerre et par la seule intimidation, la réduction de nos forces. Prétendre qu'en poursuivant cette réduction il allait volontairement et nécessairement à la guerre, c'est donc affirmer gratuitement qu'il n'en voyait pas d'autre moyen et omettre cette pression diplomatique par laquelle, avec la complicité ou tout au moins la tolérance de l'Europe, il pouvait espérer parvenir à ses fins. Des deux procédés, sa tactique de tâtonnements indiquerait qu'il avait choisi le second.

C'est possible et même probable, insistera- t-on; mais ce n'était là qu'une préférence. Si l'Europe avait laissé le champ libre au prince de Bismarck et si la France, comme il était à prévoir, avait préféré la lutte à l'humiliation, n'eût-il pas voulu imposer par la guerre ce désarmement qu'une tentative d'intimidation n'aurait pas suffi à provoquer?

Nous entrons ici dans le domaine des conjectures et dans une phase nouvelle du conflit à laquelle l'Europe ne donna pas le temps de s'ouvrir. Qu'eût fait le Chancelier en présence d'une Europe indifférente ou complaisante et d'une France décidée à résister à ses demandes? Tenait-il assez au désarmement pour nous y contraindre, même par la

guerre? Oui, si l'on en croit le prince Orlofî, selon qui Bismarck ne voulait la guerre que s'il pouvait la faire sans soulever la réprobation morale de l'Europe. Mais ce n'est là qu'une opinion individuelle. En réalité, rien dans les documents qui précèdent ne nous autorise à trancher une pareille question. On n'y saurait trouver les intentions dernières du prince de Bismarck en vue de circonstances que ces documents ne prévoient pas et qui ne se sont pas produites.

Mais une autre question se pose. L'importance et la signification de tout ce qui venait de se faire et de se dire n'étaient pas limitées au présent incident. Les récentes démarches du Chancelier, les propos mis en circulation, l'attitude, enfin, de l'Allemagne, envers la France, depuis la chute de M. Thiers, tout accusait une situation générale tendue, qui survivait aux incidents particuliers. Cette situation générale ne devait-elle pas, un jour ou l'autre, se résoudre par la guerre, sans la récente intervention de l'Europe? Si, au printemps de 1875, le Chancelier n'était pas encore résolu à nous attaquer, ne peut-on croire, cependant, par tout ce que nous savons des rapports qui régnaient alors entre la France et l'Allemagne, et dont la dernière alerte n'était seulement qu'une manifestation plus aiguë, que la guerre était chose arrêtée dans l'esprit du prince de Bismarck pour un avenir plus ou moins éloigné?

Il semble bien que la politique du Chancelier envers la France, si fréquemment odieuse, fut pourtant plus tracassière que foncièrement belliqueuse. Notons aussi que l'empereur Guillaume était résolument pacifique et qu'il se serait laissé difficilement entraîner à une nouvelle guerre. Ce fait n'est pas sans importance, quand on tâche d'évaluer la nature et la gravité du péril dont nous étions menacés (1).

(1) D'après l'auteur des trois articles publiés dans la Deutsche

Mais, ces réserves faites, il n'en est pas moins vrai que la présente crise autorisait les plus grandes inquiétudes et les plus sombres prévisions. Il le fallait pour qu'un esprit aussi calme et aussi pondéré que M. de Gontaut n'hésitât pas à asseoir une certitude sur tous les indices qui s'étaient produits et à déclarer, plusieurs mois après l'incident, que « si des doutes étaient permis sur l'époque précise à laquelle la guerre fondrait sur nous, ils étaient complètement interdits quant au dessein de nous la faire ». C'est sur ce point, sur l'avenir de nos relations avec l'Allemagne, que les propos de M. de Radowitz avaient une valeur et une signification. On conçoit l'importance qu'y attachèrent M. de Gontaut et le duc Decazes; on conçoit également l'effet qu'ils produisirent dans les chancelleries européennes. Ils émanaient d'un personnage officiel, conseiller au ministère des affaires étrangères et confident, croyait-on à tort ou à raison, du prince de Bismarck (1). On avait le droit de se demander si celui-ci ne les faisait pas siens. Ce qu'ils offraient en perspective à l'Europe, c'était, avec des accalmies passagères, un état indéfini d'anxiété et d'énervement. M. de Gontaut en avait très exactement défini la portée : « J'ai retiré de l'entretien une impression d'inquié-

Revue et ci-dessus mentionnés (V. p. 105, note), le prince de Bismarck voulait la guerre et c'est grâce à l'Empereur qu'elle aurait été évitée. Le Chancelier, piqué au vif, répondit à ces assertions, dans son entretien avec le Dr Blum, en rejetant ces projets de guerre sur les chefs militaires et en affirmant qu'il avait dû prier l'Empereur de leur imposer silence. Mais, en tête de son troisième article (paru au mois de décembre 1892), l'auteur publia une réplique où il maintenait énergiquement ses dires (pp. 287-289). Voir l'entretien avec le Dr Blum dans Penzler, op. cit., t. IV, p. 199.

(1) C'est une théorie identique à celle de M. de Radowitz que le prince de Bismarck, sous une forme plus brutale, aurait soutenue devant M. Beatty-Kington, au printemps de 1872, suivant le récit de ce dernier. Voir plus haut, pp. 192-3, note. Voir également (p. 20) le langage du Chancelier à M. de Gontaut, des instructions aux représentants de l'Allemagne à l'étranger (p. 28) et les paroles du comte Karolyi (pp. 189-190).

tude. On peut être rassuré pour le présent ; quant à l'avenir, au contraire, il est difficile de ne pas en être soucieux. Jusqu'où s'étendra ce présent? Quand commencera cet avenir? C'est également difficile à préciser. »

Ainsi, quelles que fussent les dispositions réelles du prince de Bismarck, on avait trop de raisons d'être défiant. Depuis longtemps déjà, un énorme et constant malaise pesait sur nous. L'incident du quatrième bataillon était venu l'accroître, mais ne l'avait pas créé. Oui ou non, nous laisserait-on pacifiquement renaître et reprendre notre rang en Europe? Question que l'Allemagne se plaisait à soulever et à laisser en suspens. L'incertitude, en se prolongeant, devenait intolérable. Il était temps d'en sortir. Que la guerre ne fût pas imminente ni même certaine, cela ne suffisait pas. Il fallait encore écarter les craintes qui assombrissaient l'avenir, et, si le Chancelier ne voulait pas la lutte, il fallait encore lui enlever, pour plus tard, la possibilité de nous faire croire qu'il la voulait. Ce fut l'œuvre de l'Europe. Les gouvernements anglais et russe n'imposèrent pas seulement silence à l'Allemagne sur la question de nos armements; ils ne mirent pas seulement fin à la crise présente; ils déblayèrent l'avenir. Désormais, la France pouvait se mouvoir et respirer à l'aise, délivrée des fantômes que le Chancelier dressait continuellement sur sa route. On la déclarait nécessaire à l'équilibre européen et la sincérité de ses intentions pacifiques était reconnue. On cessait de voir en elle la perturbatrice de l'Europe et l'on donnait à entendre qu'on ne la laisserait pas écraser. C'est l'Allemagne à présent qui inspirait des défiances et c'est contre sa politique autoritaire et entreprenante que les puissances se mettaient ostensiblement en garde.

« Oui, mon cher ami, écrivait M. de Gontaut, nous avons le droit de le dire : ce qui s'est passé à Berlin est bon, très bon, et, je n'en doute pas, nous saurons en profiter.

« Vous avez bien raison de le remarquer : ce réveil de l'Europe, ce sentiment retrouvé et affirmé de la solidarité européenne, c'est là un fait considérable...

« Et vous ajoutez avec non moins de vérité que, lorsque le danger se représentera (ce qui ne peut manquer d'arriver), l'Europe se rappellera comment elle a pu le conjurer une première fois.

« Vous me donnez sur la conduite de la Russie et sur ses actes des détails qui augmentent ma joie. En voyant l'empereur Alexandre prendre aussi énergiquement l'initiative de cette politique de paix, y convier les grandes puissances et, pour obtenir le concours de la première d'entre elles, ne pas hésiter à faire un sacrifice qui pouvait coûter à son amour-propre, je me dis que, pour avoir agi de la sorte, il faut nécessairement que l'Empereur y ait trouvé un intérêt capital pour son pays. A Dieu ne plaise que je veuille amoindrir la part de générosité qui a été l'un des mobiles de ce noble souverain; mais j'ai plus de confiance encore dans l'intérêt que dans le sentiment : celui-ci peut disparaître, l'autre reste. La Russie vient donc de prouver clairement que son intérêt était attaché à la prospérité et à la force de la France, et par conséquent son appui nous restera. Je l'avais déjà compris par les derniers mots de mon entretien avec l'empereur Alexandre; je le comprends bien mieux encore après votre lettre... »

Le duc Decazes et M. de Gontaut pouvaient, à bon droit, se féliciter l'un l'autre de leur commun succès. Cette intervention des puissances, en effet, était bien leur œuvre. Lorsque l'Allemagne eut soulevé la question de nos armements, ce fut la grande habileté du ministre de la porter devant le tribunal de l'Europe et de ne plus permettre qu'elle en fût dessaisie. Il n'avait, certes, pas créé l'incident; il en avait, au contraire, éprouvé de sérieuses et sincères inquiétudes; mais il eut grand soin de ne pas les taire et, pour être plus sûr de conquérir l'intérêt et les sympa-

thies de l'étranger, il ne craignit pas, en lui confiant ses alarmes, d'enfler quelque peu la voix. Le prince de Bismarck lui avait imprudemment fourni l'occasion de provoquer une manifestation des puissances en notre faveur; il ne la laissa pas échapper; il retint l'incident jusqu'au jour où celles-ci auraient donné leur verdict. C'est à quoi l'aida merveilleusement le rapport de M. de Gontaut sur sa conversation avec M. de Radowitz (1).

Si rien ne prouve qu'ils nous aient épargné une nouvelle guerre, on voit que le service rendu à leur pays par le ministre et l'ambassadeur n'en demeure pas moins considérable. On comprend les témoignages lyriques de reconnaissance et de joie que le duc Decazes multipliait envers les souverains, les ministres, les diplomates et le directeur du Times, tandis que, dans la paix et le silence propices des champs, le prince de Bismarck ruminait sa mésaventure. Après l'orage, amassé par lui, l'horizon apparaissait plus clair et plus serein. Les deux bons patriotes qui avaient si bien travaillé pour la France ne se plaignaient pas des mauvaises heures qu'ils venaient de traverser.

(1) C'est cette habileté du duc Decazes que M. Hanotaux a si bien mise en lumière : « Depuis longtemps, le duc Decazes attendait cette heure. Il était las de cette perpétuelle menace; cette pointe d'une épée toujours tendue l'effrayait, mais l'irritait aussi. Son espoir était qu'il rencontrerait une circonstance où il forcerait l'adversaire à se fendre et à se montrer en fausse posture, le bras allongé, découvert. On verrait alors ce que cachait cette colère permanente avec ce masque grimaçant » (p. 292). On verrait surtout ce qu'en pensait l'Europe; on la ferait parler et agir. — M. Hanotaux cite ce passage très significatif de la lettre où le duc Decazes annonce à M. de Gontaut la communication qu'il vient de faire aux puissances des propos de M. de Radowitz : « J'ai cru devoir affirmer, dans des proportions peut-être exagérées, l'attitude du cabinet de Saint-Pétersbourg. Je l'ai fait pour qu'il me sût gré de l'importance que j'accordais à ses paroles, et aussi pour donner à entendre aux cabinets de Vienne et de Londres que leur prudence n'était pas imitée. Peut-être les piquerai-je ainsi au jeu. » « Voilà le bout de l'oreille », constate M. Hanotaux. V. ci-dessus pp. 100-101.

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