LE MÉMORANDUM DE BERLIN
crainte des dissentiments qu'elle était de nature à produire entre les puissances européennes. Pour obtenir de la Turquie des réformes, rien n'était plus indispensable que le concert de toutes ces puissances; mais rien, d'autre part, n'était plus difficile que ce même concert à établir et à conserver. Ce fut l'objet des efforts persévérants du duc Decazes. Loin d'ambitionner pour la France, dans ces dangereuses conjonctures, un rôle directeur que ses intérêts et sa situation présente ne comportaient pas, il n'eut d'autre souci que de s'interposer pour maintenir l'accord, tant il craignait que le prince de Bismarck ne profitât contre nous des complications et des conflits qui viendraient à troubler l'Europe. La question même des réformes à imposer au gouvernement turc était, à ses yeux, secondaire. La France ne lui paraissait pas en mesure de prendre énergiquement en main la cause des populations chrétiennes, ni de compromettre pour d'autres sa sécurité personnelle. « Tout cela ne m'intéresse pas, disait-il au prince de Holenlohe, et si on nous propose quelque énormité, je l'accepte, pourvu qu'elle soit également acceptée par la Russie et l'Angleterre. Je veux empêcher la guerre. Tout le reste m'est égal. »
On était arrivé au mois de mai 1876 sans que l'entente des puissances eût été rompue, mais aussi sans qu'on eût fait un pas dans la voie des réformes et de la pacification en Turquie. La question restait entière. Le meurtre des consuls de France et d'Allemagne à Salonique par une population fanatisée venait encore de rappeler la nécessité d'agir. C'est alors que, sous l'impulsion du prince Gortchakoff, les trois empires prirent l'initiative d'une nouvelle démarche. Réunis à Berlin dans la première quinzaine de mai, le chancelier russe, le prince de Bismarck et le comte Andrassy s'entendirent sur les termes d'une nouvelle note à présenter au gouvernement turc et connue sous le nom de Mémorandum de Berlin. Elle demandait une suspension
d'armes et stipulait les concessions que la Porte aurait à faire aux insurgés, avant toute ouverture des négociations de paix; puis elle se terminait par cette phrase, qui engageait déjà l'avenir : « Si cependant l'armistice s'écoulait sans que les efforts des puissances réussissent à atteindre le but qu'elles ont en vue, les trois cours impériales sont d'avis qu'il deviendrait nécessaire d'ajouter à leur action diplomatique la sanction d'une entente en vue des mesures efficaces qui paraîtraient réclamées dans l'intérêt de la paix générale, pour arrêter le mal et en empêcher le développement. »
Cette note une fois rédigée, ses auteurs résolurent de la soumettre à l'approbation de l'Angleterre, de la France et de l'Italie, et d'en proposer la remise à la Porte au nom des six puissances. Ils convoquèrent à cet effet les reprétants à Berlin des trois dernières et les interrogèrent sur les intentions de leurs gouvernements. Ceux-ci répondirent qu'ils étaient sans instructions, mais crurent pouvoir se porter garants d'une acceptation. Lord Odo Russell, se jugeant sûr de la décision du cabinet anglais, ne fut pas le moins affirmatif dans son langage. Il se trompait dans ses prévisions. La France et l'Italie adhérèrent sans délai aux propositions qui leur étaient soumises; l'Angleterre, après quelque temps de silence, refusa net son concours. L'accord des six puissances, qui ne s'était maintenu jusqu'alors que parce qu'on n'avait rien fait, se trouva rompu du jour où l'on voulut faire quelque chose.
Parmi les raisons qui inspiraient à l'Angleterre sa conduite, il y avait d'abord un froissement d'amour-propre : elle se sentait blessée de cette prétention des trois empires à régler entre eux les affaires d'Orient et à soumettre ensuite à son approbation des décisions qu'elle n'avait point été admise à discuter. En outre, elle s'élevait fortement contre la conclusion du Mémorandum, qui lui paraissait contenir, sous une forme vague, l'engagement pris par les