MESURES AJOURNÉES A CONSTANTINOPLE
en jour meilleures, nous n'avons qu'à nous louer en tout du duc Decazes. »
Le jour même de son arrivée à Ems, le 1er juin, notre ambassadeur avait avec le prince Gortchakoff une entrevue dont il rend ainsi compte dans ses notes :
« J'ai vu le prince Gortchakoff, le comte Karolyi, le baron de Jomini à la promenade. Le prince Gortchakoff, que j'ai rencontré au moment où je saluais M. le comte de Paris, dont je venais d'apprendre la présence à Ems, est resté longtemps avec moi. D'abord, nous nous sommes promenés pendant trois quarts d'heure, le comte de Paris, le prince Gortchakoff et moi. Le prince Gortchakoff a dit un mot joli et aimable au comte de Paris. Au moment où le chancelier ouvrait la bouche pour me parler de la politique et des événements du jour, le comte de Paris dit : « Messieurs, je vous gêne peut-être et je vais vous laisser. « — Non, Monseigneur, répondit le prince Gortchakoff, « restez. Nous allons parler de la France; par conséquent, « cela vous regarde. »
« Nous avons, en effet, abordé la question du renversement de l'ancien sultan, de la note qui devait lui être remise, des conséquences possibles du changement de souverain par rapport à l'action des puissances, etc. Le prince me dit qu'il allait me donner une occasion de télégraphier ce soir au duc Decazes, que je pouvais lui écrire que l'Empereur s'était décidé à agir dans le même sens que lui et qu'il avait fait dire au général Ignatieff d'ajourner la remise de la note. Il me représenta cette détermination comme une concession qu'il faisait, n'étant pas certain que ce fût pour le mieux. Il se montra inquiet de ce qui allait arriver.
« Il blâma fort l'Angleterre de son attitude, la soupçonnant d'arrière-pensée, ou mieux encore, de défiance, à l'égard de la Russie, et dit au comte de Paris que, quant à lui, au contraire, il ne se plaindrait pas que ses archives
depuis vingt ans fussent divulguées, car il n'avait rien écrit, rien fait qu'il ne pût avouer tout haut. Il me dit plus tard que je verrais l'Empereur demain probablement et que je le trouverais très froissé de la conduite du gouvernement anglais. « C'est lui, ajouta-t-il, qui a « certainement fait connaître la note à Musurus (1), à « Londres, et qui lui a soufflé ses arguments, car, dans les « objections qu'ont déjà faites les Turcs, nous avons « retrouvé exactement tout ce qu'avait dit Lord Derby au « comte Schouwaloff. »
En même temps, apparaissaient chez le prince Gortchakoff les premiers signes de mécontentement contre la France. Il se plaignit à M. de Gontaut qu'elle eût modifié son attitude en se hâtant de reconnaître le nouveau sultan, sans s'être entendue avec les trois cours du Nord et l'Italie, et probablement sur les suggestions de l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople. Le premier drogman français se serait présenté à la Porte, aussitôt après la notification de l'avènement, pour offrir les félicitations du gouvernement français. Sans nier la reconnaissance, M. de Gontaut exposa qu'elle ne s'était pas produite sous cette forme ni avec cet empressement, et le prince Gortchakoff admit ses explications. Mais l'ambassadeur garda l'impression qu'il y avait là « un petit germe de méfiance de la Russie qu'il ne faut pas laisser subsister ».
Aussi, le lendemain, revint-il lui-même, dans une nouvelle entrevue, sur la question. Le prince Gortchakoff ne lui cacha pas que la conduite de la France lui laissait des doutes sur la continuité de sa bonne entente avec la Russie et opposa à son attitude celle de l'Italie qui avait résolu, d'accord avec les trois empires, d'ajourner toute reconnaissance. Il ajoutait, avec une intention évidente ; « L'Italie a été très correcte ».
(1) Ambassadeur de Turquie à Londres,