LA RUSSIE NE VEUT PLUS D'AJOURNEMENT
Gortchakoff à l'égard de la France déjà « radoucie ». Un télégramme du duc Decazes permettait à l'ambassadeur de préciser dans quelle mesure les relations avaient été reprises par son gouvernement avec la Porte. Ce n'étaient que des relations de fait, et non officielles, qui laissaient, pour ainsi dire, la question entière. « Vous voyez, disait-il au prince, que la nuance dont vous m'avez parlé s'efface de plus en plus. »
Ce n'était malheureusement là qu'une très courte accalmie. Dès le 4 juin, une nouvelle et brusque détermination de la Russie allait faire réapparaître les divergences entre sa politique et la nôtre. Elle n'avait consenti qu'à regret à ajourner la remise de la note. Elle pensait maintenant que cette remise s'imposait sans plus de retard et adjurait la France de ne pas se séparer d'elle. Tel était le thème que M. de Gontaut, invité à dîner, le 4 juin, par le Tsar, avait entendu le souverain lui développer :
« Sa Majesté, rapporte-t-il au duc Decazes, m'a pris à part pendant quelques minutes. Elle m'a dit que les dépêches de Gonstantinople, arrivées ce matin même, énumérant en substance les divers points du programme du nouveau gouvernement, lui avaient donné la preuve que les espérances fondées sur l'avènement d'un nouveau monarque étaient pour ainsi dire évanouies, et que l'ajournement consenti par les puissances pour la remise de la note n'avait pas porté ses fruits. D'ailleurs, il paraîtrait que la Porte va accorder aux insurgés un armistice de six semaines, après lesquelles elle se prépare, au moyen de forces considérables, à une action décisive. Devant des résolutions si contraires à ce à quoi les puissances avaient droit de s'attendre, l'empereur de Russie est formellement d'avis de remettre la note à la Porte. Si l'Angleterre persiste en son sentiment, on agirait sans elle.
« L'Empereur m'a exprimé l'espérance que la France ne se séparerait pas de la Russie. Je lui ai donné l'assurance
que tel avait toujours été notre désir. Il m'a parlé de la France sur un ton de confiance sincère. Mais son accent était différent en parlant de l'Angleterre. Il était triste et un peu amer. « C'est parce que la proposition a été faite « par moi que l'Angleterre l'a refusée », a-t-il dit. Je me suis permis de combattre cette appréciation comme n'étant ni possible, ni par conséquent fondée. « Je vous « assure que si, a-t-il repris, c'est par défiance vis-à-vis de « moi. — Pour nous, ai-je répondu à l'Empereur, c'est pré- « cisément parce qu'elle vient de Votre Majesté qu'elle « nous inspire confiance. » L'entretien s'est terminé là.
« Le prince Gortchakoff, en revenant sur ma conversation particulière avec l'Empereur, m'a dit qu'il venait de télégraphier dans ce même sens aux autres puissances, mais qu'il n'avait pas chargé le prince Orloff d'une communication semblable, me priant de vous informer de la proposition de son souverain... »
Le même soir, M. de Gontaut, en sortant de chez l'Empereur, s'entretenait longuement avec le chargé d'affaires de Russie à Bade, M. Koloschine. Celui-ci avait marqué visiblement le désir de causer avec l'ambassadeur.
« Il s'est prévalu d'abord de ses relations anciennes et amicales avec le duc Decazes, auquel il avait préparé, l'été dernier, une entrevue en Suisse avec le Chancelier, et plus fortement encore de son affection pour la France et de son grand désir de voir ce pays et le sien s'unir par des liens de plus en plus intimes. Après ce préambule, il a tout de suite exprimé son étonnement du refroidissement qui se serait manifesté ces derniers jours entre la Russie et la France, chose absolument inexplicable pour lui et qu'il serait désespéré de voir augmenter, car ces deux puissances étaient évidemment faites pour s'entendre et s'allier avec des liens étroits. » Puis M. Koloschine expliqua que la Russie était en présence de grandes difficultés, qu'après avoir présenté la note, on devrait aviser à ce qu'on ferait ensuite,