APPEL A LA FRANCE 2U
et que, dans son opinion, il faudrait recourir à une intervention armée de l'Autriche, ou, à son défaut, de l'Italie. « Je ne dis pas, ajoutait-il, que tout ceci ne soit grave; mais il faut trouver une solution. Dites-nous ce que vous croyez utile, proposez-nous un moyen, et, en le faisant, je vous le dis, vous nous rendrez un grand service, vous tirerez la Russie d'un grave embarras. »
M. de Gontaut ayant objecté que la France, depuis la guerre, s'abstenait volontairement de toute initiative, M. Koloschine revint sur son idée avec insistance : « Pourquoi la France ne ferait-elle pas un projet, un exposé de ses vues qui, d'ailleurs, ne la ferait pas sortir de son rôle et n'émettrait pas la prétention d'imposer son opinion, mais qui, venant d'elle, n'en aurait pas moins une valeur considérable?— Quelque chose, dit M. de Gontaut, comme un mémoire à consulter? — Oui! mais il faudrait qu'elle sût le rendre acceptable, c'est-à-dire qu'elle évitât d'éveiller certains ombrages, ainsi qu'elle ne le fît pas au nom des anciennes traditions françaises dans le Levant, traditions que vous reprendrez bien un jour, je l'espère, mais qui, en ce moment, exciteraient des défiances. Vous ne parleriez pas des intérêts catholiques, des Lazaristes, etc. Je vous dis comment il me paraîtrait acceptable et utile. Enfin, trouvez un moyen! »
« ... C'est un appel à la France, concluait M. de Gontaut, un pressant appel adressé par la Russie placée dans de graves embarras. Gela peut être une chose grave. S'agit-il réellement de rendre service à la Russie, comme il me l'a dit? Mais alors, comment s'est-elle engagée aussi vivement dans ces affaires, comment presse-t-elle autant l'action vis-à-vis de la Turquie, si elle ne sait comment en sortir? Il est bien vrai que le refus et l'attitude de l'Angleterre, son succès à Gonstantinople, mettent la Russie dans l'embarras, et, sous ce rapport, le mot de Koloschine serait vrai.
« S'agit-il de nous engager plus avant, personnellement, dans la question, pour nous couper toute retraite du côté de l'Angleterre dont elle redoute tant l'influence sur nos résolutions depuis quelques jours? Cela n'est pas encore très aisé à démêler.
« Je ne puis croire qu'un diplomate, un diplomate russe en activité de service, placé tout à l'heure devant moi à la table de l'Empereur et y parlant avec une certaine familiarité dont j'ai été frappé, je ne puis croire que, dans une situation pareille, M. Koloschine se soit avancé autant visà-vis de l'ambassadeur de France sans y avoir été autorisé...
« Réfléchissez-y bien. Dites-moi votre pensée; donnezmoi vos instructions. Une chose est incontestable pour moi, et je vous l'exprimais dans mon télégramme d'hier soir : nous ne pouvons oublier le grand service que nous a rendu, l'an passé, l'empereur Alexandre. Il nous a retirés d'un grand péril. Ne devons-nous pas faire tout ce que l'honneur et l'intérêt de la France nous permettent de faire pour lui témoigner notre reconnaissance? Et je ne parle pas ici seulement de l'ouverture de Koloschine, mais aussi du parti que nous sommes appelés à prendre dans la question présente. Je crois qu'il importe que nous restions unis aux quatre puissances et, d'ailleurs, sans avoir, comme M. Disraeli, la prétention d'être le leading part, nous pouvons ouvrir des avis que l'on est disposé, je crois, à prendre en sérieuse considération... »
Le lendemain 5, le gouvernement russe réitère ses instances. Sur la demande du chancelier, M. de Gontaut se rend chez lui pour un nouvel entretien dont il rend compte immédiatement au ministre : Le prince Gortchakofî « m'a lu d'abord un télégramme de l'ambassadeur russe à Constantinople lui annonçant pour jeudi la proclamation d'un armistice avec amnistie pour les insurgés. Le prince prétend que l'amnistie ne sera pas acceptée par ceux-ci et qu'en considérant en même temps l'insuffisance' et le vague
INSISTANCE DE GORTCHAKOFF 217
du programme du nouveau gouvernement, les puissances ont le droit et le devoir de ne pas se contenter de tout cela et qu'il ne leur reste plus qu'à présenter la note, sous peine de déchoir et de descendre au rang de nations de troisième ordre. Puisque l'Angleterre est décidée à rester isolée, il faut marcher sans elle et ne pas retarder davantage. Alors, il m'a prié très instamment de vous écrire de nouveau, en vous demandant de ne pas vous séparer de lui, rappelant que, pour lui, il s'était rendu à votre opinion pour le retard de la remise de la note. Il m'a rappelé le langage que l'Empereur m'avait tenu hier, en insistant de nouveau et avec force sur les paroles de Sa Majesté impériale. Cette insistance est, en partie, fondée sur un passage du télégramme d'Ignatieff disant à peu près : Bourgoing ne veut pas agir. Ce serait une redite que de vous rapporter tout ce que j'ai répondu et sur notre bon vouloir incontestable, et sur les motifs de nos démarches près de l'Angleterre. J'ai ajouté que j'attendais une réponse de vous.
« Le prince Gortchakoff m'a donné à lire de volumineuses dépêches du 25 mai, de son ambassadeur en Turquie. Elles décrivent les horreurs qui se passent en Bulgarie (1), l'agitation de Constantinople, les objections ridicules de son collègue d'Angleterre à la remise de la note, l'encouragement que l'attitude de cette puissance donne au fanatisme et aux résistances de la Turquie, les plans de Midhat Pacha, très hostile en somme à la chrétienté, etc. On sent que les couleurs du tableau sont chargées, mais il est probable qu'elles ne sont pas fausses.
« J'ai pris occasion de cette lecture pour lui faire une
(1) Allusion à la sauvage répression par les Turcs de l'insurrection bulgare. Tous les détails n'en furent connus que dans le courant des mois d'août et de septembre, par les rapports de l'agent anglais M. Baring. D'après ses calculs, qui furent plus tard contestés, 12.000 personnes auraient péri; mais, observe M. Baring, « que 5.000 ou 15.000 personnes aient péri, la férocité sanguinaire de ceux qui réprimèrent la révolte n'en est pas diminuée. »
insinuation relative à ce que m'a dit Koloschine. Je lui dis que je blâmais d'autant plus l'Angleterre, qu'en repoussant la note elle ne proposait rien à la place et qu'elle assumait une lourde responsabilité; que, pourtant, nul ne pouvait se dissimuler la gravité de l'isolement de ce pays, et que c'était pour cela que vous aviez cru devoir, avant de passer outre, faire tous les efforts pour la ramener. « Peut-être, ai-je ajouté, « depuis deux jours que je n'ai rien reçu du duc Decazes, « l'Angleterre se sera-t-elle un peu plus expliquée. N'est-ce « pas là, en effet, ce qu'il serait utile d'obtenir? Et on aurait « ainsi des bases pour sortir de cette situation. »
« Non seulement le prince n'a rien objecté à toutes mes paroles, mais il a fait un geste qui signifiait : Essayez!
« En nous séparant, il m'a redit : « Je compte sur vous; « écrivez chaleureusement, et que, du moins, le faisceau des « cinq ne soit pas rompu.- Il ne s'agit pas ici des intérêts « russes, mais de ceux de l'humanité et du christianisme. »
« Quant à nous, il est bien vrai que nous ne pouvons oublier le service que la Russie nous a rendu l'année dernière. Les perplexités de la Russie deviennent évidentes. C'est le moment, je crois, pour nous, de tenter une conciliation. Il ne faut pas perdre de temps; mais je parlerai encore ici dans le sens de la patience, car on est ou on semble être trop pressé. Karolyi est assez près de cette opinion... »
A peine avait-il envoyé ce rapport, que M. de Gontaut recevait la réponse du duc Decazes à la nouvelle proposition russe : « La chose est grave, et je crois que l'on se presse trop. Au premier abord, je suis frappé de cette considération que l'opinion publique accueillera avec peu de faveur une démarche et une pression qu'elle qualifiera d'impatience, et elle fera la part trop belle à ce qu'elle appellera la patience et la prudence de l'Angleterre.
« D'autre part, comment prétendre, en présence d'un pouvoir nouveau, d'une situation si profondément modifiée depuis huit jours, que les termes dont on se servait alors