‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 98 sur 178 · M. DE GONTAUT PRÊCHE LA TEMPORISATION · texte numérisé non relu

M. DE GONTAUT PRÊCHE LA TEMPORISATION

doivent rester entiers et immuables? La vraie sagesse ne consisterait-elle pas d'abord à s'entendre à nouveau sur l'opportunité de la démarche, sauf à en préciser ensuite les termes et la portée? »

Cette réponse inquiétait M. de Gontaut : « Je vois, répliquait-il, que vous inclineriez pour un retard dans la remise de la note et même pour une modification de ses termes. Ceci est grave et ne sera pas goûté ici (1). Du moins, si vous m'envoyiez une assurance de la continuation de conformité de vos vues, quant au fond, c'est-à-dire que vous n'entendez pas, comme l'Angleterre, renoncer absolument à une note et au concert, cela m'aiderait à faire passer le reste. Evidemment, on se presse trop ici et je ne parviens pas encore à le faire comprendre. »

M. de Gontaut ne négligeait pourtant aucune occasion d'y parvenir. Dans toutes ses conversations, il s'efforçait d'amener le gouvernement russe à temporiser. Au nombre de ses interlocuteurs habituels, se trouvait le baron de Jomini. Il entrait plus volontiers et plus aisément que le prince Gortchakoff dans les vues du duc Decazes et pouvait, en répétant au chancelier les propos de notre ambassadeur, exercer sur ses résolutions une heureuse influence. C'est ce qui ne manqua pas de se produire : on va voir l'empereur de Russie retirer soudainement la proposition inconsidérée qu'il venait de soumettre aux puissances et consentir de nouveau à un ajournement.

« Ce matin, écrit M. de Gontaut dans ses notes, à la date du 6 juin, j'avais eu avec M. de Jomini une longue et intéressante conversation au sujet de la note et de sa remise à la Porte. Je lui avais expliqué toutes les objections qui pouvaient être faites contre une remise précipitée de la note, qui serait certainement condamnée par l'opinion publique, qu'elle tournerait peut-être du côté de l'Angleterre. Le

(1) La phrase en italique a été biffée sur la minute.

baron de Jomini était vraisemblablement préparé à entendre ces objections dont une partie avait été déjà adressée au prince Orloff par le duc Decazes et avait assurément produit une certaine impression sur l'esprit du prince Gortchakoff. Je suis porté à croire, maintenant, que le comte Andrassy les avait soulevées de son côté; peut-être l'Allemagne en avait-elle fait autant, de sorte que la ténacité du chancelier était sûrement déjà ébranlée.

« L'entretien entre M. de Jomini et moi se termina par une sorte de compromis entre le projet du chancelier et l'opposition des autres puissances : nous convînmes tous deux que, si on arrivait à ajourner la remise de la note et à en modifier les termes, du moins les puissances s'entendraient pour affirmer toutes les cinq ensemble — l'Angleterre voulant rester isolée — leur union dans des vues identiques pour atteindre le but que se proposait la note. Nous nous séparâmes; mais j'instruisis sur-le-champ le duc Decazes de cette conversation et lui recommandai instamment l'adoption d'un projet conforme à ce qui nous avait réunis, M. de Jomini et moi.

« En arrivant, le même jour, vers six heures, à la promenade, le comte Karolyi arriva vers moi avec empressement et m'apprit que l'empereur de Russie, sur la proposition du chancelier, venait d'adresser aux quatre puissances une proposition d'entente pour déclarer au Sultan et le maintien de l'union des cinq en faveur de la pacification et l'ajournement de la note devant l'octroi qu'il fait spontanément aux chrétiens de grandes et importantes réformes. Karolyi me dit : « J'en suis extrêmement content. C'est très « bon! » On sentait, en l'entendant, que, lui aussi, avait passé par des inquiétudes sur l'union des puissances que le premier projet de la Russie menaçait de trouver divisées. C'était me confirmer l'opposition faite ces jours-ci par l'Autriche. Mes précédents entretiens avec Karolyi m'en

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