LA MAISON DE CAMPAGNE DE SAINT-MANDÉ A
que ce n'est pas de sa faute. Dans sa mauvaise humeur d'avoir attendu et sonné à toutes les portes, madame Pavillon voulait rosser tout le monde.
Et madame Laminette souriait, en disant d'un air moqueur :
— Tout cela n'arrivait pas quand on n'avait qu'une seule entrée à sa maison.
Monsieur Pavillon avait fait emplette de deux autres paires d'arrosoirs, mais bientôt on lui demanda une de ces pièces portatives avec lesquelles on arrose de très loin.
Cela était indispensable dans un grand jardin. II voulait tout faire lui-même dan- sa propriété.
Mais au bout de huit jours il était accablé, éreinté, et les trois quarts de son jardin étaient encore dans un état déplorable, et, de son côté, madame Pavillon ne cessait de s'écrier :
— Ah! je n'en puis plus... J'ai encore voulu sarcler, planter des fleurs... faire des bordures à mes corbeilles... mai- je ne puis plus me tenir!... Si je fais longtemps ce métier-là, j'en mourrai.
— Monsieur, disait la bonne, si vous ne prenez pas un jardinier pour m'aider, moi, j'y renonce... (Vît un métier de galère que votre jardin... Et je ne parle pas de la maison... des enfilades de chambres à balayer, à frotter... J'en ai un lombago!
— Et maman qui a voulu avoir des poules et qui me fait chercher du crottin de cheval sur la route, disait le petit César. Comme c'est amusant !
— Et le- fenêtres, qui ne donnent que sur des chemin-, de traverse où il ne passe personne, murmurait mademoiselle Félicie. Comme c'est gai!
.Madame Hortensia Laminette souriait d'un air qui voulait dire :
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MON AMI PIFFAKD
— C'est bien fait! on n'a pas voulu m'écouter.
Mais tout cela n'empêchait pas monsieur Pavillon d'être ravi, enchanté d'avoir une belle maison de campagne, et de le répéter à qui voulait l'entendre.
Reprenons les choses où nous les avons laissées.
M. Pavillon a été de Melun à Paris, et de là il se hâte de retourner à sa campagne de Saint-Mandé.
Il sonne à la porte principale; mais on ne tarde pas à venir lui ouvrir, car, pour éviter de nouvelles scènes dr.ns le genre de celles qui ont eu lieu le lendemain de l'arrivée dans la nouvelle maison, on est convenu que l'on ne sonnerait plus qu'à cette porte-là.
M. Pavillon entre chez lui en jetant un coup d'œil d'admiration sur sa maison. Son arrivée est saluée par ces mots :
— Mon papa, les poules n'ont point encore pendu.
— Mon ami, si l'on ne met pas trois ou quatre voitures de fumier dans ce jardin, rien ne pous-
era.
— Monsieur, les petits pois sont séchés, les
hô MON AMI PIFFARD
choux sont tous véreux, les romaines sont montées, et les épinards sont rôtis.
■ — Mon beau-frère, si vous ne faites pas réparer vos gouttières, vos plombs, je vous préviens que votre maison sera bientôt en fort mauvais état.
— Mon ami, nous avons eu avant-hier à dîner la famille Dupont, et hier les Montriehet, et tous leurs enfants et leurs neveux; ils sont venus sept; il me semble que c'est un peu trop sans façon !
M. Pavillon, étourdi par ce déluge de paroles, se jette dans un fauteuil, et s'essuie le frbnt en s'écriant :
— Ah! dame! quand on a une belle maison, les amis viennent nous voir plus souvent, c'est tout naturel; je sais bien que s'il nous arrivait tous les jours sept ou huit personnes, ceia deviendrait un peu coûteux... Mais, enfin, qu'ont-ils dit de ma propriété?... ils en ont fait des compliments, n'espère!
— Eb! mon Dieu! dit madame Laminette, est-ce que le monde ne trouve pas toujours à critiquer! Les Dupont ont prétendu que c'était danp une position triste, et les Montriehet ont dit quf l'on devait y être abîmé de poussière!
M. Pavillon se frappe sur la cuisse avec dépit, en s'écriant :
— Voilà qui est trop fort! dire du mai de cette maison-ci. Mais qu'est-ce qu'ils veulent | donc que j'achète alors, un château, une principauté!... Ils disent cela maintenant, parce qu'ils sont envieux de ma propriété, et voilà tout!
— Et votre voyage, mon ami, a-t-il été heureux?
— Mon voyage, mais oui... A propos, j'ai fait une rencontre sur le bateau à vapeur... Pillard.
« Vous savez bien, Pilfard... mon ami intime? je
l'ai trouvé là ; mais je ne sais pas ce qu'il avait!
« Il était d'une tristesse effrayante... je l'ai cru malade... Je l'ai questionné, il m'a répondu d'une façon incohérente... c'est au point que j'en ai été effrayé!... Enfin il m'a dit qu'il était perdu ...je l'ai assommé de questions : il a refusé de m'en dire davantage...
« Puis, en quittant le bateau à vapeur, je l'ai perdu :1e vue, et il m'a été impossible de le re-. trouver dans Melun.
— Cest assez singulier, dit madame Pavillon; de notre côté, nous avons reçu la visite de madame Piffard.
— - Al. ! diable, et vous a-t-elle parlé de son mari ?
— Non, nous lui en avons demandé des nouvelles, ignorant que tu l'avais rencontré: elle s'est bornée ; nous dire qu'il était en voyage...
(( Mai; elle paraissait préoccupée... il était facile de voir qu'elle avait quelque chose : n'est-ce pas, Hortens.' ?
— Oh! certainement, dit madame Laminette, puisque je lui ai demandé si elle avait mal aux nerfs, et elle m'a même répondu assez sèchement qu'elle ne connaissait pas ce mal-là...
— Je l'avais par politesse, engagée à dîner, mais heureusemnt elle a refusé... elle est partie assez brisquement. Ah! elle nous a demandé si son mari t'avait écrit...
— Voi à qui est fort drôle... et que veut-elle donc qu'il ait à m'écrire...
— Pu if en s'en allant elle nous a dit encore :
« Si vcus recevez des nouvelles de M. Piffard ayez la complaisance de me le faire savoir. » Et je lui ai réoondu :
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<( Il est bien probable, madame, que votre mari vous écrira plutôt qu'à nous.
— Tout cela n'est pas clair!... que diable peut-il être arrivé aux Piffard, à ce ménage de tourtereaux qui depuis cinq ans nageait dans une lime de miel continuelle? C'est très singulier, et je voudrais bien découvrir ce mystère, car certainement il y en a un.
Après s'être occupé encore quelque temfps de son ami Piffard, M. Pavillon va se reposer aTec délices dans sa nouvelle propriété; il voudrait voir à la fois son bois, son kiosque, son potager; dais, se sentant très fatigué, il prend le parti de i]e rien voir et de se tenir tranquille.
Ce jour-là, beureusement, il ne lui arrke pas d'amis de Paris.
Quelques semaines s'écoulent; les visites ont été fréquentes; on a presque chaque jour tenu table ouverte chez M. Pavillon, ce qui n'amuse pas du tout les dames.
Mais aussi M. Pavillon a pu faire le grdnd propriétaire, et jouir de sa salle à manger, ians lalaquelle on peut tenir vingt personnes sans se gêner.
Un matin, cependant, en visitant son cfllier, le maître du logis s'aperçoit que son vin diminue rapidement, effet naturel du nombre prodirieux dé gens qu'il traite; puis, en fouillant à son secrétaire, il s'aperçoit aussi que sa caisse va comme ton vin. et il se dit :
— Hum!... Il faut pourtant s'arrêter, viendrait trop onéreux.
cela de-
Un dimanche, en visitant sa maison, il découvre mille réparations à faire : le rez-de-chaussée est humide, le papier y moisit ; au premier, les plafonds ont des crevasses : au second, le vent a endommagé la toiture. Monsieur Pavillon fait une légère grimace, puis il va se promener dans son jardin.
La plupart de ses légumes ont séché sur pied, et cependant sa femme lui présente le mémoire du jardinier qui a travaillé chez eux; les arbres, qui paraissaient couverts de fruits, en perdent tous les jours, parce qu'ils ne sont pas soignés, visités, ©chenilles.
— Nous avions de si beaux fruits dans la petite maison, mon papa, dit le petit César, pourquoi donc tombent-ils ici ?
— Mon fils, c'est que ces arbres-là ne sont pas nettoyés, taillés comme ceux de notre ancien jardin.
— Et pourquoi n'as-tu pas soin de ceux-ci comme des autres, papa ?
— Pourquoi... Eh ! parbleu ! parce que j'en ai trop maintenant pour pouvoir les soigner tous.
« Quand je n'avais qu'un petit jardin et une trentaine d'arbres, je les connaissais sur le bout de mon doigt... Je les savais par cœur depuis le haut jusqu'en bas et j'aurais bien défié que sur un seul d'entre eux on trouvât une branche morte. Mais maintenant que j'en ai plus de trois cents, il m'est impossible de les bien connaître!... Je n'ai pas le temps de voir toutes mes richesses, c'est très fâcheux ! »
Et monsieur Pavillon s'en va assez tristement faire un tour dans ses allées en se disant :
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MON AMI riFFARD
■ — Depuis que j'ai cette grande maison, où je me promettais tant de plaisir, le fait est que moi et ma femme nous nous éreintons, nous nous donnons des courbatures en voulant tout faire, et nous ne prenons jamais un moment de repos, d'agrément.
« J'ai un petit bois, je n'ai pas encore eu le temps d'aller m'y promener; j'ai un kiosque, je ne me suis pas encore assis dedans...
« J'ai de superbes arbres, rares, curieux... je ne les connais pas... je ne les vois jamais !.'. . D'après cela, quand on a un parc, il est bien probable qu'il y a des endroits de sa propriété où l'on ne va jamais... et quand on a un immense jardin, ce n'est pas pour soi, c'est pour son jardinier, ou les personnes qui viennent pour vous voir.
(( Je commence à trouver que tout cela est fort bête ! »
Pendant que monsieur Pavillon se livrait à ses réflexions, sa femme lui apporte des mémoires qui viennent d'être envoyés de Paris. Celui du tapissier se monte assez haut parce qu'il faut nécessairement beaucoup de meubles pour meubler une grande maison. Monsieur Pavillon fait une nouvelle grimace, et sa femme lui dit :
— Cependant, mon ami, nous n'avons pas encore tout ce qu'il faut ici.
« Les appartements du bas et nos chambres du haut sont meublées, mais il n'y a encore rien dans les chambres d'amis; tu sais bien que nous n'avions pas encore décidé quel genre de meubles nous y mettrions.
— Ob ! ma foi, rien ne presse! répond le proprié-
taire que la vue du mémoire de son tapissier a rendu tout morose.
<( Les amis!... les amis... au total, je ne vois pas pourquoi je les coucherais... C'est bien assez de les nourrir.
« Tenez, ma chère amie, je commence à m'apercevoir que ce n'est pas tout profit d'avoir une grande maison. Nous avons un potager... je pensais qu'il nous fournirait des légumes toute l'année, et nous n'en avons tiré encore qu'une ou deux salades bien vertes... et des pois qui auraient pu servir de halles pour des pistolets.
— Mon ami, c'est que nous ne savons pas encore bien soigner tout cela, il nous faudrait un jarelinier à l'année.
— A l'année! merci!... ce serait une autre économie!... Enfin il n'y a pas jusqu'à vos poules...
« Vous avez voulu avoir des poules, en me disant : C'est charmant, parce qu'on a des œufs tout frais... c'est fort agréable pour son déjeuner... Comme j'aime assez les œufs à la coque, j'ai dit: Achetons des poules.
« Vous en avez eu sept et un coq ; tout cela à trois francs l'un dans l'autre.
— Mon ami, les poules sont hors de prix cette année.
— C'est donc vingt-quatre francs. Plus quarante-cinq francs pour avoir fait faire un poulailler neuf ; l'ancien était en ruines. Plus, pour premiers frais d'avoine... de nourriture, cinq francs; total, soixante-quatorze francs... et jusqu'à présent nous avons eu trois œufs... il me semble qu'ils nous reviennent un peu cher!... à ce
prix-là, une omelette serait un plat de luxe que les princes seuls pourraient se permettre.
— Mon ami, mais nous aurons d'autres œufs... les poules en feront, il faut leur laisser le temps de s'acclimater.
■ — Peste! depuis deux mois bientôt que nous les avons, elles sont longtemps à s'acclimater. Vous avez aussi voulu des lapins, en m'assurant que c'était une économie, parce que cela mangeait tous les restants... ce qui était assez inutile, puisque, grâce aux nombreuses visites que nous recevons, nous n'avons jamais rien de reste.
<( Enfin, ma bonne amie, dites-moi du moins si nous avons réussi de ce coté ; car. depuis que je possède tant de choses, je n'ai plus le temps de rien voir et je n'ai pas été rendre visite aux lapins. »
Madame Pavillon fait un geste d'impatience en s'écriant :
— Eh mon Dieu ! si vous n'étiez pas si long à parler, je vous aurais déjà appris ce qui est arrivé aux lapins. Mais quand vous vous mettez à narrer, vous allez... vous allez... vous n'en finissez pas.
— Enfin, madame, ces lapins?...
— Eh bien! monsieur, il paraît que leur tonneau avait un trou en dessous... ou qu'ils en ont fait un... Mais, ce qu'il y a de certain, c'est que ce matin, au lieu de douze, je n'en ai plus trouvé qu'un... Les autres se seront sauvés.
— C'est gentil!... c'est agréable!... onze lapins de perdus.
— On les retrouvera, monsieur. Le jardin est clos de murs partout; ils ne peuvent être sortis de
notre propriété. On leur donnera la chasse. Vous achèterez un chien.
— Ah! oui, une chasse dans le jardin... il ne manquerait plus que cela...
En ce moment le bruit de la sonnette se fait entendre à la grande porte, puis à la porte du bois, puis à celle du sentier.
— Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela? s'écrie madame Pavillon; on vient chez nous par tous les côtés.
— On dirait qu'on a voulu nous cerner. Allons, Félicie, César, Angélique... allez voir... allez.
La domestique revient bientôt dire :
— C'est monsieur Bouillot, ce gros ventre... qui ne met jamais d'eau dans son vin quand il dine chez les autres, et qui boit de l'abondance chez lui. Il vient passer la journée.
— Il est fort ennuyeux, ce Bouillot... Mais heureusement il est seul, et...
Mademoiselle Félicie, qui vient d'ouvrir à une autre entrée, arrive alors et dit :
— C'est monsieur et madame Filasson...
<< A peine arrivés, ils se sont déjà plaints de la poussière et du vent, et madame Filasson m'a demandé jusqu'à quelle heure il y avait des voitures pour revenir le soir.
— Ce qui veut dire qu'ils vont rester toute la journée... C'est amusant! Madame Filasson, qui ne vient chez moi que pour critiquer ma maison, mon jardin et le pays... Mais, sapristi, pourquoi y vient-elle alors ?
— Oui... et des gens qui en arrivant, commencent par vous demander comment ils pourront s'en aller... qui ne songent, ne s'occupent que de
5fc
Monsieur Bouillut.
leur départ... On serait tenté eur dire :
« Allez-vous-en tout de suite : vous serez pins sûrs de pas vous attarder. »
- Enfin... c'est trois personnes... Si tu pouvais leur avoir un dindon...
En ce moment, le petit César qui a été ouvrir du côté du sentier, accourt en s'écriant :
— Voilà toute la famille Montricliet...
Ils reviennent tous les sept, comme l'autre fois, parce qu'ils disent que c'est ce soir la fête à Ymcennes. et qu'après dîner ils seront tout portés pour y aller.
Monsieur Pavillon se jette avec désespoir sur son véritable gazon, en s'écriant :
— Pour le coup, c'est trop fort!... Sept personnes en paquet, et qui viennent dîner chez moi, pour s'en aller bien vite après
dîner voir la fête du village voisin... C'est à en pleurer.
— Cela fait dix personnes qui nous arrivent, dit madame Pavillon. Certainement un dindon ne leur suffira pas... Je tuerai le lapin qui est resté.
— Tuez aussi toutes les poules, si vous voulez, madame... Ah! vraiment, je suis d'une humeur!... Moi qui espérais passer tranquillement ma journée à nettoyer mes arbres...
« Décidément je commence à m'apercevoir que ce n'est pas tout plaisir d'avoir une belle maison de campagne. »
Cependant toute la société est arrivée.
Madame Filasson est une petite-maîtresse de quarante-cinq ans, que tout incommode, qui se plaint sans cesse de la poussière, du vent ou de l'humidité.
Monsieur Filasson, qui est un petit garçon près de sa femme, n'est occupé qu'à l'écouter, à lui essuyer le visage ou à fermer les portes, pour qu'elle n'ait pas de courant d'air.
Monsieur Bouillot est une espèce de brute, qui ne se déride qu'à tabie, lorsque le dîner est à son goût.
Les Montrichet se composent d'un père qui fait le farceur ; d'une épouse qui singe le mari et rit de tout ce qu'il dit, avant même qu'il ait achevé ses phrases; d'une vieille tante, qui ressemble à un manche à balai et qui est toujours mise comme si elle était la domestique de la famille.
Puis enfin de quatre petits garçons de huit à quinze ans, deux fils et deux neveux, qui sont sans cesse en mouvement, courent dans le jardin, marchent dans les plates-bandes, cassent toutes les
branches et mangent tous les fruits qui sont à leur portée.
Cette aimable compagnie débouche par trois côtés et la famille Pavillon est obligée de composer son visage et de se donner des airs aimables pour recevoir tout ce monde, qu'elle voudrait voir à tous les diables.
— ■ Bonjour, madame Pavillon.
— Bonjour, chers amis, nous venons dîner sans façon...
— C'est comme nous. Nous nous sommes dit ce matin: Qu'est-ce que nous ferons aujourd'hui dimanche... nous ne savons que devenir, nous allons nous embêter beaucoup.
(( Ma foi, allons chez Pavillon...
<( Il a une belle maison, un grand jardin. « Nous ferons des folies chez lui... nous mettrons tout sens dessus dessous... Eh! eh!...
— C'est bien aimable de votre part... Vous nous faites bien plaisir.
— Pavillon, j'ai bien chaud... je voudrais bien me rafraîchir...
■ — Et moi aussi... A la campagne, j'ai toujours soif.
— On va vous servir... Angélique, apportez des verres.
— Monsieur Pavillon, dit madame Filasson en se pinçant à la fois le nez et la bouche, trouve-t-on facilement des voitures pour s'en aller le soir d'ici?
— Mais oui, madame.
— Si nous faisions retenir d'avance des places, ce >erait plus prudent peut-être... Monsieur Filasson, vous devriez vous informer...
LES INCONVENIENTS DE LA PKOSPERITE Ot
— Je vais y aller, chère amie.
— A quelle heure dîne-t-on chez toi, Pavillon;-' demande monsieur Montrichet.
— Mais... à cinq heures et demie...
— Diable! c'est bien tard... C'est que nous avions envie d'aller, après le dîner, voir la fête à Vincennes... Tu devrais nous faire dîner plus tôt... ça serait plus commode!
■ — Ah! mon Dieu, se dit la domestique tout en retournant à sa cuisine, si je connaissais une herbe pour purger tous ces gens-là, comme je les en régalerais !
« Ils s'en souviendraient, de notre campagne ; je leur ôterais l'envie d'y revenir. »
Monsieur Pavillon fait de son mieux pour dissimuler sa mauvaise humeur ; mais il n'est pas content du tout, surtout lorsque les jeunes Montrichet cassent ses branches, marchent sur ses légumes et mangent ses fruits.
— Bah! bah! dit monsieur Montrichet le père, à chaque espièglerie des petits garçons, il faut que les enfants s'amusent.
<( Et puis d'ailleurs, tu as tant de fruits ici... il t'en restera toujours assez.
— Oui, il est certain que j'ai une belle propriété, dit monsieur Pavillon en se rengorgeant.
— Par exemple, je ne l'aurais pas acbetée dans ce pays, dit madame Filasson.
(( Je le trouve affreux... on y est abîmé de poussière.
— C'est vrai, dit madame Montrichet : il y a de si jolies campagnes au bord de l'eau... Ah ! l'eau ! Parlez-moi de cela... C'est tout vilain monde par
Monsieur Pavillon se mord les lèvres en répondant :
— Mais, madame, je ne suis pas de votre avis...
Et madame Laminette dit bas à sa nièce :
— Il est certain que quand ils viennent ici, il y a de fort vilain monde.
— Pavillon, dit monsieur JBouillot, pourquoi donc n'as-tu pas ici un labyrinthe... là-bas un tapis de verdure ?
« Moi, si j'avais ce jardin-ci, je l'arrangerais tout autrement.
— Il est certain, dit monsieur Montrichet, qu'il n'est pas bien dessiné du tout...
(( On pourrait en faire quelque chose, mais il faudrait tout bouleverser.
— Il me semble que tes fils et tes neveux s'y exercent en ce moment, répond monsieur Pavillon avec un rire forcé.
— Quels aimables convives! dit tout bas madame Laminette ; comme ils sont polis !
« Donnez-vous donc bien du mal pour traiter ces gens-là. »
Monsieur Pavillon fait son possible pour amuser la société jusqu'au moment du dîner ; mais à chaque instant les Montrichet s'écrient:
— Est-ce qu'on ne dîne pas ici?... Nous avons faim... C'est ennuyeux de dîner si tard.
Et madame Filasson accompagne ces refrains, en disant de son côté:
— S'il n'y avait pas de place dans les voitures... Je suis bien inquiète pour savoir comment nous nous en irons.
Enfin Angélique annonce que le dîner est servi.
On se met à table. Monsieur Bouillot fait la grimace en buvant le vin qu'on lui sert, et s'écrie:
— Qu'est-ce que c'est que cela... du piqueton!...
— Mais non, dit monsieur Pavillon ; c'est un petit vin des environs.
— Il est diablement revêche... quel casse-poitrine !
Cette remarque n'empêche pas monsieur Bouillot de boire beaucoup, probablement pour prouver que sa poitrine est de force à tout supporter.
Madame Pavillon a mis en gibelotte le lapin qui a eu la complaisance de ne point déserter avec ses camarades.
— Voilà un lapin qui sent terriblement le chou! dit madame Filasson en goûtant de la gibelotte
— Il me revient cependant à douze francs, dit monsieur Pavillon en poussant un soupir.
— A douze francs... c'est une plaisanterie!
— Non, les œufs et les lapins coûtent horriblement cher dans ce pays.
— Allons, allons, dit monsieur Montrichet, nous avons pris aujourd'hui nos amis Pavillon à l'improviste ; mais ils nous traiteront mieux une autre fois.
Ce compliment a clos le dîner. A peine ont-ils mangé le dessert que les Montricbet s'en vont à Vmcennes.
Monsieur et madame Filasson vont sur la route guetter une voiture.
.Monsieur Bouillot s'éloigne en disant à ses
— C'est une mauvaise économie que d'acheter du petit vin... c'est moins cher, c'est vrai ; mais on en boit plus, et ça fait mal.
Lorsque la société est partie, monsieur Pavillon s'écrie :
— Maintenant, qu'il vienne du monde nous voir... N'importe à quelle porte on sonnera, le dimanche, je ne veux plus qu'on ouvre; et. dans la semaine, j'aurai soin de prévenir que nous dînons toujours en ville.