DE L'ATTAQUE ET DES VOYELLES
Notre oreille ne perçoit que des sonorités complexes. Des sons distincts, tels que les imaginent chanteurs et auditeurs, il n'y en a point. Chaque son isolé est un composé de sonorités différentes: en hauteur, intensité et profondeur, ainsi que le constate le musicien. Ce n'est qu'après s'être pénétrés de cette notion si importante, que les chanteurs comprendront les difficultés de l'art du chant et apprendront à les vaincre.
L'Attaque (Voir: Préparation à l'attaque)
A l'attaque du son, le souffle doit atteindre au palais un point central, qui dépend de la hauteur, et combine force et profondeur; c'est là, dans une position d'organes fortement concentrée, qu'il est rendu énergiquement sonore.
Ce résultat exige la connaissance de toutes les fonctions vocales et une oreille bien exercée à reconnaître la perfection des voyelles chantées, — non celles dont chacun a l'habitude en son langage courant, mais celles qui conviennent à la pureté de l'art du chant.
Lorsqu'au début de l'enseignement les professeurs demandent à leurs élèves de faire entendre des voyelles correctes, cela amène de grands malentendus, sinon de graves dommages: des voyelles pures, conformes à l'art, les commençants — à moins d'une grâce spéciale — sont incapables d'en donner.
La voyelle pure convenable pour le chant, pour le son, n'est, à proprement parler, nullement simple et pure, mais compliquée en raison du moule sonore nécessaire au chant. Elle se complique encore selon les différents timbres qu'elle doit prendre en raison de l'attitude vocale, de la hauteur, de l'intervalle, de la liaison de syllabes ou de mots, de la diction ou de l'art musical. On peut chanter i, e, a, o, ou, de vingt façons qui, produites par des mélanges, semblent pourtant tout à fait précises et pures dans les mots prononcés. La position des organes doit s'adapter à la fois à l'usage et à l'art, pour réaliser la beauté et la pureté.
On commencera par faire comprendre aux élèves ce qu'est le moule sonore pendant le chant et comment ce moule se comporte, sur les voyelles séparées, par attirance d'autres voyelles, — en même temps qu'on appellera leur attention sur la collaboration des différentes voyelles pour chaque son, dans les vocalises. Ils apprendront à lier une voyelle avec les autres au moyen de la demi-voyelle y. On leur enseignera ensuite à en assembler deux ou trois, et peu à peu à les prononcer conformément à l'art. C'est seulement par l'habile combinaison de plusieurs moules de voyelles, et seulement sur la voyelle résultante, de bon timbre et large portée, que peut être formé et articulé un son parfait. Savoir réaliser la fusion complexe de plusieurs moules de voyelles en un seul, est tout le secret de l'attaque correcte, dont nous allons maintenant préciser la conception et le principe fondamental.
Une fois que l'on s'est bien composé un tableau des voyelles d'après les besoins physiologiques des organes vocaux, et que l'on s'est habitué à penser musicalement en voyelles, il n'est pas difficile de comprendre les positions correctes pour l'attaque, pourvu que l'on soit déjà exercé à la maîtrise de chacune des fonctions.
Avant tout, se débarrasser de ce qui s'appelle communément la voyelle a pure — origine de toutes les fautes — ainsi que de la notion de sonorité simple. Quand notre voyelle a, résultat de combinaisons multiples, donne à l'oreille l'impression d'un a, elle est un subtil mélange, nécessaire au moule sonore, et en somme n'a plus rien de commun avec l'a habituel. Notre table musicale se compose, pour la voyelle a et pour l'attaque, de la façon suivante:
Voyelle I = Hauteur, timbre. Voix de tête.
« t, = Force, clarté. Pose de la voix. Ligne de notes, c'est à dire ligne sonore, sur laquelle
nous chantons.
« OU — Profondeur, souplesse, couverture, euphonie. Résonance de poitrine*).
Ces trois voyelles fondues pour l'attaque en des proportions convenables donnent la voyelle a synthétique dont l'artiste a besoin. Elles composent l'accord fondamental de chaque son et constituent ainsi l'attaque elle-même, qui n'est point une voyelle isolée, ni une fonction unique de l'organisme vocal, mais une trinité sonore en un seul son.
Puisqu'ici convergent trois voyelles, qu'il faudra altérer à l'occasion, mais toujours maintenir assemblées, nous devons recourir à un mode de liaison grâce auquel le moule fermé puisse demeurer flexible. Nous employons pour cela avec avantage la demi-voyelle y. Elle se prononce avec le large dos de la langue contre le palais souple descendant à sa rencontre, et termine le moule de la cavité buccale. Si dans la prononciation des voyelles, des consonnes, des mots, nous ne perdons pas tout à fait la position y, autrement dit si nous ne séparons pas tout à fait du palais souple le dos de la langue et si, en outre, nous prononçons ou pensons ou, le milieu de la langue seul tombe au dessous du niveau des dents, le palais souple se tire en haut contre le nez (les fosses nasales) et le moule de voyelle demeure prêt pour tout ce qui va suivre. Le mieux est de se représenter l'y comme une charnière préparée entre la langue et le palais pour relier entre elles toutes les lettres: fermée en arrière par le dos de la langue et le palais ou même le voile, elle peut s'ouvrir contre le nez et le menton, vers le haut avec i, vers le bas avec ou; mais c'est une charnière tenue par des liens de caoutchouc.
Un a habituel, celui de n'importe quel novice et celui que tant de professeurs demandent aux élèves, est une non-valeur, car il jette ordinairement la langue en bas ■ — non seulement par nature, mais parfois même par contrainte réalisée au moyen d'instruments, — et il en résulte un chant plat, vulgaire, défectueux, fréquemment même la ruine de la voix.
Par exemple, que l'on se mette à prononcer, en partant d'un y:
Nez i\
Langue e-^ y yiyéyou
Larynx ou/
Dans la prononciation de la voyelle i tous les ligaments et muscles du nez et des joues doivent entrer en action. Les ailes du nez se gonflent et avec elles s'élargit le voile du palais.
Avec e nous plaçons plus étroitement le larynx sous le nez, et nous combinons cette voyelle avec la précédente, de façon à diree en le mélangeant de i, à dire i en l'accompagnant d'une énergique intervention de e.
Prendre la position e est l'action première et capitale en vue de l'attaque, dans toute espèce de chant ou de prononciation: en toutes circonstances — plus étroitement ou plus largement, plus sombre ou plus clair, plus vigoureux ou tout à fait diminué — elle devra être sans cesse maintenue, car c'est l'unique position qui fait trouver au souffle le point qu'il doit frapper au palais dur. L'e**) communique au son la force concentrée; il ouvre l'épiglotte. Il n'est pas rare que des élèves, et même bien des chanteurs, ne mettent point le larynx en position: le son est dénué de force et d'énergie, il ne se tient pas mais souvent vacille de côté et d'autre. Pareil défaut ne s'atténue que si l'élève ou le chanteur place très énergique-
*) En phonétique et dans presque toutes les langues, ce son vocalique se note par une seule lettre (u). Pour ne point troubler les habitudes du lecteur français nous adoptons la notation ou, en deux lettres; mais il s'agit d'une sonorité bien définie que l'on peut légitimement désigner comme une voyelle. (Par exception, elle est représentée par u dans la figure de la page 23.)
*"> Il s'agit du son vocalique (e), e fermé, pas trop aigu.