‹ Mon art du chantChapitre 26 sur 52 · VOIX DE TÊTE SURAIGUË — STACCATO · texte numérisé non relu

VOIX DE TÊTE SURAIGUË — STACCATO

Comme il a été dit précédemment, avec la pure voix de tête non mélangée de résonance de poitrine on peut monter presque indéfiniment. C'est spécialement le privilège des voix toutes jeunes, qui, n'ayant point subi d'efforts, possèdent l'aptitude et l'habileté nécessaires, grâce aux situations relatives du larynx, de la langue et du voile du palais. Habileté qui, tant qu'elle est unie à l'ignorance du phénomène, doit être qualifiée de hasard aveugle et qui, à cause de cela, disparaît souvent de façon aussi mystérieuse qu'elle apparut, à la grande surprise du professeur et de l'auditoire. Et bien souvent elle est associée à la plus grande incapacité d'atteindre d'autres sons que les plus aigus de la tête. D'ordinaire cela dure peu, les possesseurs de ce privilège étant exhibés par les professeurs comme des bêtes curieuses, avant d'avoir quelque notion de l'usage de la voix, du chant, du son et des causes. Une malencontreuse pression musculaire, une fausse manœuvre de la langue, une volonté de renforcer le son, et la bête curieuse perd pour toujours sa qualité de curieuse.

Nous autres, enfants Lehmann, dans notre jeunesse, nous bravions les plus grandes hauteurs vocales. Ma sœur Marie s'amusait à répéter cent fois de suite l'ut au dessus des lignes et à y trilier longuement. A sept ans elle eût été en état de se faire entendre en public. Les circonstances de la vie nous contraignirent à exposer nos voix, de trop bonne heure, aux efforts de la carrière, de sorte que l'extrême suraigu se perdit; mais il en resta toujours assez pour chanter la Reine de la Nuit avec le fa suraigu.

Il est inexact de considérer la pure voix de tête comme dénuée de force. Bien utilisée, elle tire de son timbre toutes les ressources de puissance, et, tenue par les muscles de la poitrine et la tension du diaphragme, elle produira des sons d'une force surprenante.

Dès que la voix de tête est en question, jamais on ne doit chanter un a ouvert, qui aplatirait tout a fait la langue. On doit penser à e et i, mélanger e et i avec ou, et amener ainsi la position qui libère le chemin, pour que le souffle parvienne aux cavités de la tête.

En revanche, les chanteurs qui articulent e et i avec trop d'acuité, n'ont qu'à les mélanger de ou, et placer ainsi le larynx plus bas: la voyelle et le son prendront une couleur plus sombre.

Comme, sur les sons élevés, la montée du souffle en arrière détermine une circulation d'ondes aux vibrations très rapides, — d'autant plus rapides que les notes sont plus hautes, — à la moindre pression qui compromet le moule, la tranquillité du son, sa hauteur et peut-être le son tout entier se trouvent en péril. Chaque son élevé doit s'envoler, planer, comme toute hauteur de son en général.

Basse et baryton limitent leurs voix en haut sur

par conséquent en voix mixte. Jamais on ne réclame d'eux la voix de tête, les sons de fausset. Pourtant je considère comme absolument nécessaire à tout artiste du chant de se rendre compte de son fausset, pour le tenir sciemment à sa disposition. Nulle basse, nul baryton ne devrait omettre de lui consacrer l'attention convenable et d'apprendre à s'en servir comme d'un précieux recours.

Avec quelle maîtrise Betz — Jean de Reszké aussi — en faisait usage! Comme la voix sonnait pure et belle dans toutes ses parties, comme elle était également puissante et absolument fraîche! Et que l'on ne suppose pas que la nature seule en avait le mérite. Débutant, Betz fut trouvé insuffisant à Berlin. On le mit en demeure de se perfectionner ou de chercher un engagement ailleurs, et l'on avait déjà quelqu'un en vue pour le remplacer. Il opta pour le travail, se mit en même temps au violoncelle, apprit à écouter et s'éleva enfin au rang des plus grands maîtres, au point de rester inoubliable dans beaucoup de rôles. Betz connaissait comme moi mainte chose qu'aujourd'hui l'on n'enseigne plus, l'on n'apprend plus. (V. Prononciation.)

A Berlin je me suis plus d'une fois permis cette fantaisie, chantant Mathilde dans Guillaume Tell, de tenir dans une cadence le ré bémol aigu en voix mixte, puis d'affaiblir encore le souffle déjà diminué, de refermer lentement la bouche et, dès lors en espace clos, de continuer à faire vibrer le son non interrompu. Je me rappelle les yeux étonnés du public, cherchant la provenance de ce son d'écho, mince comme un fil.

On peut, en des traits rapides ou lents atteignant ré, mi bémol, mi et même fa, conserver encore une certaine force de tension qui, au moyen de la prononciation e, combine les muscles du nez, du larynx, de la poitrine et du diaphragme; naturellement avec état stationnaire de la soufflerie, sur souffle diminué. (Cependant les traits rapides, quand ils doivent être particulièrement brillants, doivent maintenir des tensions formidables.) Mais la moindre pression sur le souffle amènerait aussitôt la ruine des sons suraigus.

Il y a donc, pour les sons extrêmes de la voix de tête suraiguë, un amoindrissement des plus fortes tensions du souffle et contre-tensions du diaphragme, mais le moule subsiste. La langue est large et sans contrainte; on prononce, d'autant plus qu'on veut aller plus haut, beaucoup de i souple au dessous de la langue en arrière de la gorge, sans jamais presser, et en amenant au dessous la pensée assouplissante de ou. Mais à la descente de la gamme ou du trait, l'i, d'abord si souplement maintenu, est peu à peu appuyé en dessous par renforcement d'y et de e, poussé plus haut vers la paroi nasale et nettement élevé, car les sons descendants tombent aisément trop bas quand le chanteur a l'idée de leur descente. Chaque son descendant doit être doublement remonté, soit par i plus aigu, soit par adoucissement ou par rétrécissement contre le nez. Puis e se prononce de plus en plus fort contre la presse du souffle, et, étant remonté en arrière, par conséquent rendu plus étroit, sert en même temps de soutien à i dans la descente.

Pour en revenir aux sons suraigus, que l'on trouve le plus aisément à bouche fermée, c'est dans le haut de la voix mixte qu'ils prennent naissance, mais en eux se ressent plus fine encore, c'est à dire verticale, quasi effilée, la liaison du diaphragme avec la position du nez et le larynx. Dans la poitrine et la presse du souffle tout s'arrête et se roidit, il n'y faut plus rien pousser ni bouger. Le larynx même doit à peine prononcer encore e, tout se place sur l'i le plus doux en un long moule étroitement lié, immobilisé. Il ne reste presque plus que des pensées de e, yi et ou, pour accomplir le travail le plus subtil sur une presse de souffle roidie, par conséquent avec une force de souffle complètement réduite. C'est avec la plus grande subtilité qu'une incessante prononciation de i soutiendra le son en même temps que le courant du souffle montant en arrière.

Le larynx se tient souple et large sous la langue également souple et large, accommodée à la hauteur du son. L'un avec l'autre, ils séparent pour ainsi dire la gorge du thorax et du cou, de façon tout à fait souple, sans que soient ressentis les accroissements de tension, que le palais lui-même semble à peine

effectuer mais qui néanmoins doivent s'accomplir de toutes parts. Il ne vient plus vibrer vers les cavités de la tête qu'une très petite quantité de souffle, mais qui fait entendre des sons d'une délicatesse de violon et, à bouche fermée, — ce que j'appellerais «moule d'écho», — une musique de cristal semblant provenir de lointaines sphères. De tels sons peuvent être tenus longtemps, et même, en ouvrant lentement la bouche et prononçant plus nettement, prendre un peu de corps, et enfin, en y mettant assez d'habileté, être prudemment transformés en voix mixte au moyen d'e et i. Que ne réaliserait-on pas, si l'on vivait assez longtemps?

Lignes rouges:

Sensation de la voix de tête suraiguë non mélangée.

Page 1