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PRONONCIATION

Après l'impulsion du souffle, la pause, le branle, le plus important est de prononcer aussitôt, sur cette impulsion donnée avec e, un yi tranchant, qui ouvre encore plus l'épiglotte et dont la prononciation combine ensemble langue, palais et diaphragme. Il modifie la position e, l'élève en arrière et permet à e de s'articuler obliquement d'en dessous vers l'avant. Il nous fournit aussi la liaison des lettres, paroles et sons les uns avec les autres, parce que cette élévation en arrière amène nez et palais à un ensellement déterminé, sur lequel son et parole peuvent rester en suspens, puis se faire entendre. La cavité buccale est encore plus rétrécie. Obéissant à ce resserrement yi, le menton lâché en bas et fortement retiré vient à se rapprocher de la mâchoire supérieure; le souffle affluant sans bruit est encore diminué, et le son ne devient pas plus fort, mais plus faible.

Le diaphragme n'est point poussé, mais tenu tranquillement comme soutien du son; il peut même être prudemment assoupli, sur décroissance du souffle. L'abdomen se retire encore, de sorte que le souffle reste dans le thorax; c'est à présent que se manifeste l'énergie accumulée par eyi dans le larynx, les muscles de la poitrine, le diaphragme, le palais, le nez, la langue, autrement dit dans leurs tenseurs et contre-tenseurs. Ce travail musculaire de la partie supérieure du corps, largement ramifié et si rigoureusement exécuté, se concentre, pour moi, tout entier aux oreilles. C'est là que je viens tendre tous mes muscles de la tête, du visage et du cou: comme on fait pour accorder plus haut une corde de violon, je ramène tout à un fil, que je pose par dessus les oreilles, et de là je suis en état d'agir dans un sens ou dans l'autre.

Le moule intérieur de la cavité buccale est resserré aussi étroitement que possible par la langue et le palais; parler est presque impossible. Je le répète, la position e pur est altérée par yi et donne à peu

près: C, flAfc Le larynx soulevé de la langue en arrière, d'où dépend la tenue du e, doit maintenant

pousser son e vers l'avant par en dessous. On a la sensation d'une position verticale, depuis la tête jusqu'à l'abdomen. Dans cette position verticale, la voyelle e, si large qu'elle soit établie, n'aura jamais l'inconvénient d'être trop large, le son ne risquera d'être ni écrasé, ni empâté, ni trop bas.

Le gonflement des narines, qui, nous le savons déjà, rend le palais susceptible d'un large ensellement vers l'avant sur le nez, rétrécit aussi par en haut la cavité buccale. Elle est maintenant remplie par tous les organes, comme si la moindre quantité d'air ne devait plus pouvoir la traverser. Ainsi est défendu à l'air affluant d'en dessous l'échappement par la bouche: cette conformation incroyablement petite n'en laisse plus passer que ce qui est absolument nécessaire. Mais les organes sont ainsi placés hors du chemin du larynx et lui permettent d'opérer librement pour tout changement de lettre ou de hauteur sonore. De même la langue, libre par rapport au larynx bien qu'elle paraisse serrée dans la cavité buccale, peut librement employer sa pointe et son dos à diriger le souffle montant en arrière vers ses résonances, selon les exigences de notre oreille exercée. Nous devons donc apporter une attention toute particulière au placement de la langue dans la partie postérieure de la cavité buccale.

Quoique la pointe de la langue ait à accomplir dans la prononciation le travail le plus subtil et pour cela ne doive jamais rester aux dents supérieures — comme font tant de langues paresseuses, de sorte que le dos de la langue est roidi et mis hors d'usage, — il faut que le dos de la langue préoccupe aussi le chanteur, car il doit collaborer à l'élastique et énergique, à l'extrêmement difficile travail de la pointe et surtout y réagir par des mouvements opposés. Pour pouvoir accomplir ce travail délicat, — je le répète, — la langue, aussitôt que l'impulsion du souffle entré en jeu, doit, par chute et retirement en arrière du menton et ouverture de la bouche, être élevée hors du cou et éloignée du larynx. Par son élévation elle libère le larynx et rétrécit la cavité buccale. Si étroitement dirigé, le souffle ne peut s'échapper directement de la bouche sans avoir rempli sa tâche contre les résonances des cavités de la tète. Ce n'est qu'à la fin d'un morceau que, sur la position i, doucement et lentement diminué, on le laissera s'échapper librement de la bouche, en lâchant tout à fait l'abdomen. Mais le moule du son et de la parole sera pourtant longuement gardé intact; tout l'air affluant doit sonner au delà et conserver un pouvoir de suggestion sur l'auditoire, tant que le chanteur demeure absorbé dans sa contraction. Ne jamais oublier que le son a besoin de beaucoup de temps pour ébranler et faire retentir l'espace. Aux terminaisons de syllabes, à chaque lettre même, le souffle, circulant en continuelle diminution à travers un moule stable et serré, est doucement dirigé sur les lettres suivantes. Que jamais la force de travail de la base du diaphragme, qui doit toujours participer au moule sonore, ne surpasse la force de travail de la prononciation par le larynx; celui-ci doit toujours demeurer seigneur et maître du mécanisme sonore. Et quoique les deux pôles opposés, larynx et diaphragme, déploient en leurs actions contraires une force énorme, — que l'un contre l'autre les deux adversaires maintiendront en continuelle activité, par la prononciation et la prise de position, — la puissante, mais souple et élastique prononciation du larynx mesure seule la consommation de force du diaphragme. Celui-ci peut être rendu plus ou moins élastique, mais jamais relâché. Le son que le jeu de tous les muscles rend continuellement susceptible d'augmentation ou diminution, est le seul qui se prête à l'expression. Pour un artiste, le jeu musculaire déterminant son et prononciation selon les exigences du cœur est la vie même de son chant.

Un miracle respiratoire est réalisé par notre mécanisme de soufflerie rien qu'en l'inspiration brève, l'impulsion du souffle, — par exemple, avant et pendant le morceau de chant, lorsqu'on prend du souffle de façon à peine visible, et néanmoins sans faute. On prononce parole et son en mesure, on ferme bouche et épiglotte aux lettres finales (consonnes), on rouvre aussitôt la bouche, sans parler, on retire vivement l'abdomen — qui doit être abandonné pour la prononciation rapide de beaucoup de paroles, pour chaque consonne finale, — et l'on élève le souffle dans la poitrine, où il reste et peut attendre en silence pendant plusieurs mesures, jusqu'à ce qu'il soit nécessaire à la prochaine émission. Les moules de la parole et

Lilli Lehmann, Mon an du chant. 10

du son sont d'avance établis dans la pensée, et l'on continuera de chanter sans nouvel appel de souffle. Sans cesse se répète le même miracle. Grâce à un tel rétrécissement du moule, il ne se perd presque point de souffle inutilisé, en dehors de celui qui s'écoule de la bouche, imperceptiblement, sur i.

Les préparations que je prescris, menues, mais d'une extrême importance, suffisent pleinement; elles nous rendront sans cesse les plus grands services dans la technique du souffle, — tandis que le gonflement de la poitrine, la production du son par compression directe du souffle, c'est la ruine de toute espèce de voix, de toute sonorité harmonieuse et de toute expression de l'âme.

Le moule formant un masque au moyen des muscles du visage tirés en retour, et les moules des tensions opposées vers le haut et le bas, composent donc le moule solide où le larynx prononce en faisant fonction de battant. J'y sens souvent une fermeté de fer, quand j'établis les tensions réciproques pour une puissante collaboration. Mais tous ces muscles organiques mis en liaison par de si colossales tensions, pour se prêter à un souple travail de sensation et amener aux parois sonores de vibrantes et flottantes ondes aériennes, doivent être susceptibles de toute l'élasticité possible, en état de s'allonger ou se retirer par la prononciation dès la moindre pensée d'un changement de sonorité. Un moule puissant, certes, dont toutes les ressources d'activité sont soumises à la volonté du bon metteur en œuvre!

La position générale et réciproque des organes, leurs incessants échanges musculaires, permettent au chanteur qui les dirige la réalisation d'un précieux travail de détail. C'est là le moule de liaison qui lentement, très lentement, évolue sans dureté de lettre en lettre, de sonorité en sonorité, avec décroissance constante de la masse de souffle, mais prononciation incessante des diverses qualités de voyelles, qui graduellement combinent parole et son, force et douceur, les fondent, les font baisser, monter, les assombrissent, les enveloppent, les éclaircissent, les renforcent, les affaiblissent, les font briller, s'éteindre et mourir, sans la moindre déperdition de souffle, simplement et uniquement grâce à ce moule complètement apte et à la prononciation habilement adaptée.

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