SUR L'EXPRESSION
Pour travailler un lied ou un rôle, il faut d'abord s'assimiler l'esprit de l'œuvre. Ce n'est qu'après s'être fait de l'ensemble une image bien claire, que l'on pourra mettre au point les détails en se gardant de porter atteinte à l'impression générale; l'image d'ensemble doit resplendir par dessus tout. L'abus du détail aurait pour conséquence le décousu. On évitera les effets mesquins pour que l'image se détache dans ses grandes lignes. En elle se résume tout l'intérêt, rien ne doit détourner d'elle
l'attention. Observer les valeurs, c'est tout un art. Tout doit faire valoir la ligne principale, qui donne la vie au chef d'oeuvre.
Un mot contient une idée, et il s'agit d'exprimer non seulement l'idée du mot, mais le rapport de cette idée avec le tout. C'est pour cela que je subis, comme tant d'autres, le terrible charme de Wagner, qui nous attire, à qui nul n'échappe. C'est pour cela qu'il semble si désirable à l'artiste d'approfondir les personnages wagnériens. L'assimilation d'une œuvre d'art exige de l'artiste le sacrifice d'une part de son moi, car l'on ne rend sensibles les sentiments donnés qu'en les mêlant aux siens, en leur cédant, pour ainsi dire. Incarnant d'autres êtres, ce n'est point à nous qu'il faut penser, mais à bien remplir notre tâche en y concentrant toutes nos forces.
Dans un grand théâtre on est obligé de forcer l'expression, mais dans une salle de concert il faut lui donner ses justes proportions. Et néanmoins il faut que, dès le premier mot, la première note, il y ait communication entre l'artiste et le public, et d'avance un accord de sensibilité. Celui-ci dépend en partie de la tenue et de la physionomie du chanteur durant lé prélude, faisant pressentir l'intérêt de la musique et du poème que l'on va entendre.
Une image est tracée, l'interprétation y mettra les couleurs. L'attitude générale, le magnétisme que souvent l'artiste exerce sur le public dès son entrée ou que parfois il demeure incapable de produire, déterminent l'éclat et l'effet des couleurs nécessaires au tableau tout entier.
Aucun artiste ne devrait pour cela dépasser la mesure par excès d'exaltation et surtout recherche d'émotion: ce n'est pas cela qui crée le magnétisme. Souvent il s'établit de part et d'autre une impression de quiétude dont l'effet est tout aussi puissant, quoique avec moins d'éclat. Souvent aussi l'accord tranquille et secret qui unit un artiste au public développe une véritable puissance de fascination, résultant d'un dévouement absolu à l'œuvre et d'un rigoureux mépris du succès bruyant.
Pour moi, je n'ai souci ni de l'immobilité du public, ni de son silence et de son recueillement, mais de donner ce que je dois. Ouand j'ai mis mon individualité, mon savoir, mon amour de l'art dans un rôle ou dans un lied dont le succès est manifeste, je n'ai personnellement aucune reconnaissance de ce succès, car je l'attribue au maître que j'ai interprété. Avoir réussi à le faire comprendre du public, voilà certes une récompense, et je n'en demande pas plus.
Ce qu'il faut de talent et de travail pour interpréter une œuvre d'art avec toute la pénétration voulue, le public ne le conçoit nullement. Seul le devine celui qui s'est voué au même idéal. Le sentiment durable de celui-là seul, ou d'une certaine partie du public, a pour moi plus de prix que les tumultueuses acclamations, qui s'adresseraient aussi bien à n'importe quel chanteur.
Tout le succès du monde ne saurait m'indemniser de ce que j'ai fait de sacrifices à mon art; aucun succès du monde ne saurait dissiper mon mécontentement, lorsqu'un simple son ou une inflexion d'expression ne donne pas ce que j'attendais.
Ce qui me paraît mauvais, en raison de mon extrême exigence, paraît suffisant à beaucoup d'autres. Je n'aime pas ce raisonnement. Le meilleur n'est jamais trop bon pour le public, quand l'art est en cause. Si le public manque de culture, à nous de lui offrir ce qu'il y a de meilleur, à nous de l'éduquer, de l'habituer à comprendre. L'impression naïve du public non averti — non prévenu! — est la plus forte, et souvent elle a plus de prix que toute la culture. Le public averti ne devrait accepter que ce qu'il y a de meilleur; il devrait bannir impitoyablement ce qui est mauvais ou médiocre.
L'artiste a le devoir de former, de purifier le goût en ne donnant rien qui ne soit complet, bien préparé; conscient de sa mission, il doit être sans pitié pour le mauvais goût.
Le public, en revanche, ne doit pas traiter l'art comme une affaire de mode ou d'étalage de toilettes; il doit en goûter la profonde et réelle jouissance, et tout faire pour soutenir l'artiste dans son effort.
Le fait d'arriver en retard au théâtre ou au concert est une inconvenance qu'on ne saurait trop censurer. C'est comme la hâte de s'en aller, à des moments inopportuns, ou de faire du bruit, au risque d'incommoder ses voisins et l'artiste lui-même. Ce ne sont pas des manières de gens bien élevés.
L'artiste dont tout l'être se concentre sur une image intérieure, avec le souci de la rendre en toute son intensité expressive, a droit à la tranquillité, au respect.
D'ailleurs représentations et concerts devraient être plus limités comme durée et comme programme; mieux vaudrait donner au public une seule symphonie, quelques lieds ou poèmes, qu'il écouterait avec recueillement et dont il lui resterait quelque chose, que deux ou trois heures de musique difficile, c'est à dire beaucoup trop pour sa capacité d'attention et trop pour la puissance de concentration de l'artiste.
Revenons à l'expression et prenons pour exemple un lied:
«DER NUSSBAU/Vb DE SCHUMANN
Il s'agit de calme et d'épanouissement: on chantera donc avec une physionomie douce et aimable.
C'est comme une évocation féerique. Sous la frondaison printanière d'un noyer, une jeune fille perdue dans le rêve finit par s'endormir dans la béatitude de ses pensées. Jeunesse, parfum: un tout petit tableau, aux couleurs bien fondues; aucune ne doit sortir du cadre, rompre l'harmonie. Un seul mot se dégage du bruissement des feuilles pour être perçu par la fillette, et par conséquent par le public, c'est nàchsten, du second «vom nàchsten Jahr» (de l'an prochain).
Le lied tout entier, pour un mot qui le domine. Le noyer verdoyant éploie devant la maison ses feuilles odorantes, ses fleurs sous la caresse des brises bruissent deux à deux et tendent vers un baiser leurs petites têtes: tout doit rester également vaporeux, chaque phrase étant dite d'une haleine, le chant comprenant ainsi six respirations muettes, et s'accomplissant sans un ritenuto.
«Sie flùstern von einem Màgdlein, das dachte die Nachte und tagelang, wuBte, ach, selber nicht was.» (Elles chuchotent au sujet d'une fillette, qui pense nuit et jour, mais ne sait elle-même à quoi elle pense.) Entre «selber» et «nicht was» on peut produire une courte séparation des mots, en interrompant l'r de «selber» dans la résonance nasale, maintenant le son en nasalisation, sans reprendre de souffle, et reprenant l'attaque sur «nicht». Cela donne à «nicht was» une expression d'ingénuité.
Mais tout devient mystérieux à présent. «Sie flùstern, sie flùstern» (Elles chuchotent . . .) — et l'on doit appliquer son esprit à percevoir quelque chose dans ce chuchotement; — «wer mag verstehen, so gar leise Weis'» (qui peut comprendre un si doux langage?); mais soudain j'ai bien entendu, si doux que ce soit, «vom Bràutigam und nachstem Jahr» (il est question d'un fiancé et de l'an prochain . . .) et le chuchotement précise encore: «vom nàchsten Jahre» . . . Tout est promesse et espérance: la pensée, la parole où l'amour se révèle, on ne peut plus s'en détacher, et cependant tout a une fin! . . .
Alors me voici devenue la jeune fille elle-même, qui avec un doux sourire de béatitude écoute le bruissement de l'arbre, appuie sa tête contre l'écorce, «sehnend, wàhnend» (troublée, bercée d'espoir), et s'abandonne «in Schlaf und Traum» (au sommeil et au rêve), au rêve dont on devrait ne plus se réveiller.
«FELDEINSAMKE1T»*) DE BRAHMS
Le sentiment évoqué est celui d'un être humain, au repos dans les hautes herbes, qui regarde passer les nuages et goûte la jouissance de se fondre tout entier dans la nature.
Un monde d'insectes l'environne, l'air palpite au grand soleil, les fleurs embaument, toute une ambiance de vie harmonieuse exalte la paix de la nature à l'écart des humains.
Aussi égal que le vol des nuages, aussi paisible que l'harmonie de la nature, aussi suave que l'arôme de la prairie, doit s'exhaler le souffle du chanteur, déployant sur les accords de l'accompagnement les larges phrases du lied, traduisant par des mots et des sons la paix ensoleillée de l'ambiance et la béatitude de l'être qui s'abandonne.
Par le signe V j indique les respirations:
Ich liège still im hohen Gras V und sende lange meinen Blick nach oben, V — répéter, encore plus calme: nach oben!
') Solitude champêtre.
Von Grillen rings umschwàrmt V ohn' UnterlaB, V von Himmelsblàue wundersam umwoben, V von Himmelsblaue V wundersam umwoben. Chaque son, chaque lettre s'achève en se liant à l'autre; l'expression des yeux et de la pensée s'accorde avec la limpide sérénité de la nature et de l'âme contemplative.
La dernière phrase s'envolera doucement, avec un sentiment profond et chaleureux:
Die schônen weiBen Wolken ziehn dahin V durchs tiefe Blau, \j — je demeure en contemplation: — wie schône stille Traume, V — presque sans voix: — wie schône Tràume \J . Une impression de bien-être dissipe les pensées humaines: — Mir ist, V a's mùBt' V «ch lângst gestorben sein! L'être se dissout dans l'éther, déployant ses ailes pour s'envoler dans l'au delà, en ce chant suprême: Und ziehe selig mit \J durch ew'ge Râume, V und ziehe selig mit V durch ew'ge Ràume*).
La voix doit se sublimer, comme l'âme se fond dans l'immensité.