‹ Mon carnet de chasseChapitre 17 sur 63 · MARTIAL · texte numérisé non relu

MARTIAL

Il est une contrée délicieuse où la nature se montre sous

ses plus séduisants aspects; Les fleurs y répandent les plus

suaves parfums; de simples bouquets de chênes et d’oli-

viers y semblent préférables aux élégants massifs des

jardins ; le chant cadencé de l’alouette et les roulades des merles ont le charme des plus pures mélodies; là on

croit à l'amitié et au bonheur; on ignore l’ennui et la fa-

(1) La grive commune. C’est le mot latin turdus.

tigue; d’ailleurs un banc de pierres assemblées y procure | un repos cent fois plus doux que le plus moelleux des divans..….. On n’est pas plus idyllique, avouez!…

Eh bien ce n’est en. réalité qu'un affreux pays de rochers, où de rares sentiers sont indiqués seulement par. une suite d’aspérités moins rudes, où ne végètent que des arbres rabougris et des buissons chétifs, où les fleurs sont partout enlacées de ronces..... Mais quel paradis lorsqu’on a quinze ans, lorsqu'on est tourmenté déjà du démon cynégétique, et qu'après six jours de captivité dans l’austère prison d'un collège, on y vient avec un ami d'enfance s'enivrer de soleil, d'air et d'espace!

O chers souvenirs! Nous partions riches d'espérance, d’ardeur et de gaîté et jamais pareil bagage ne fut plus nécessaire.

Il fallait d'abord une heure de marche pour arriver au bois de Mitau, où nous entrions en chasse. Mitau est un bois de chétive apparence, couvrant quelques collines sèches et pierreuses situées au nord de Nimes. Des murailles de pierres entassées le sillonnent en tous sens et. apparaissent de loin comme les ossements blanchis de son : squelette. La végétation y paraît souffreteuse comme par- ; tout dans la Garrigue (1) où la plante est emprisonnée dans

les rochers, privée d’eau, brûlée du soleil, desséchée par

(1) Broussailles, taillis.

le Mistral. La Garrigue a pourtant sa poésie agreste

avec son terrain mamelonné, ses échappées de vue sur

la Ville grisâtre et sur la Plaine verdoyante, ses lointains

de montagnes, son air enivrant et pur, ses arbustes indigènes et ses fleurs locales. On y rencontre des bruyères, des lentisques, des genévriers, des buis, des genêts épineux ; parmi les fleurs, des asphodèles, des immortel-

les, des cistes, des pyramidales; plusieurs plantes odo-

rantes, le fenouil, le thym, l’aspic et la lavande au loin-

tain parfum. Mais notre passion de la chasse était assez

jeune alors pour n’accorder au pays et à ses plantes qu’une

attention relative. Notre botanique n'avait que deux clas-

sifications : les buissons où il y avait du gibier et les

buissons où il n'y en avait pas.

Autour de Mitau, d’autres collines soumises à la culture nous offraient encore un pays de chasse dans des enclos plantés de vignes, d’oliviers et d’amandiers et ornés parfois d’un mazet (1). Ces olivettes sont invariablement encadrées de murailles en pierres sèches patiemment extraites du sol. Assez grossièrement construltes, ces murailles offraient toujours au pied un point d'appui commode pour les franchir et il n’y avait guère que la porte de l’enclos par où nous ne pussions passer.

Mais nous nous fatiguions bientôt d’escalades continuelles

(1) Maisonnette avec jardinet où le citadin vient passer ses dimanches.

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