CHAPITRE IV
CHASSEURS INTRÉPIDES ET « FU- SILS » TROP CHAUDS. — PAN.… PAN!.. OÙ SONT-ILS. — BATTUES DE MACREUSES. — LA CIBLE TEN- TATRICE.
Je vous ai conté l’un de mes premiers affûts. Selon moi peu de chasse est aussi émouvante parce que nulle noîffre plus d’imprévu, plus de soudaine et saisissante émotion. Je professe d’ailleurs, à propos de chasse, cette théorie générale que le plaisir en réside surtout dans l'inconnu — c'est-à-dire l'espoir — et dans la
difficulté vaincue. Supprimez l'inconnu, l'espoir, la chasse
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devient impossible. Passe encore de battre une plaine ou un marais, sans rien trouver, à condition que vous ne sachiez pas d'avance qu'il n’y à rien; et de même supprimez toute difficulté, toute chance de ne pas réussir, promenez-vous dans le grouillement d’une faisanderie ou d'une garenne... c'est encore la négation du plaisir.
Il ne faut pourtant pas pousser à l'extrême ce mépris des chasses giboyeuses. J'aime que le gibier se défende, mais je déplore son absence quand je n’en trouve aucun; et je ne suis pas encore aussi philosophe ou aussi vraiment chasseur que ce jeune Languedocien qui chaque dimanche, de l'aube à la nuit, battait les plaines et les œarrigues banales de son département ravagées dès l’ouverture.
__ Oh! vous, me disait-il, vous, Monsieur, vous n'êtes pas un vrai chasseur; vous chassez dans des chasses gardées. é
— Parbleu! ïl n'y a pas déjà tant de gibier dans les chasses gardées du pays.
— C'est égal vous ne connaissez pas la vraie chasse, celle où on ne voit rien.
Certes, il y avait un peu de mélancolie dans cette boutade, mais pas d’amertume; 1l était sincère, mon Languedocien en parlant ainsi et il me plaignait, je crois, plus
qu'il ne m'enviait. De sorte que je me sentis devenir tout
à coup très petit et très humble devant ce confrère, comme le sont certains riches devant certains pauvres.
Avouez tout de même que cela dénote une belle frénésie cynégétique, un mot pareil. Elle existe, cette frénésie, dans tout le Midi, personne n’en peut douter et les manifestations en sont si fréquentes que même après l’'immortel Daudet, on peut citer des exemples qui l’eussent fait sourire peut-être; c'est pourquoi nous oserons glaner quelques herbes derrière ce grand faucheur de fleurs étincelantes.
Oui, très chauds, les fusils de Languedoc et de Provence, j entends ceux à qui la discipline des battues n'a pas encore donné le sang-froid ou l’art d’unir, comme l’ami Télémaque, la rapidité foudroyante du tir à la-plus extrême prudence. Il a toujours eu le coup de fusil rapide, paraît-il, et j'ai noté cette jolie façon dont il en convenait lui-même en me parlant de son premier fusil, celui qu'il avait à quatorze ans.
— C'était, me disait-il, un fusil à un coup avec une crosse lourde en érable; je n'ai jamais tiré si vite qu avec cette arme-là. À peine la pièce vue le coup était parti; ce n'était pas un fusil, c'était un bras avec un œtl au bout.
Mais Télémaque lui-même avait trouvé son maître, comme rapidité de tir. En chassant un jour dans un
tallis de chênes verts 1l lève une compagnie de perdreaux.
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__ À vous les perdreaux, crie-t-il à son ami. ?
L'ami tire. pan pan et crie en même temps :
AOÛ sont-ils ?
Celui-là tirait même avant
d'avoir vu, c’est plus fort.
Vous medirez
que ces gens-là
doivent être im-
prudents ? Oui et 4 non. Plutôt oui, \ | ve surtout, comme
__ jele disais tout à
l'heure, dans les chasses où l’élément indigène prédomine. La prudence est affaire de tempérament, plus la race est ardente, nerveuse, plus il y a de chances pour que l'indi-
vidu, obéissant aux instincts de son sang, néglige les
élémentaires précautions que l’on recommande aux no-
vices et que bien des véterans oublient parfois. J'ai vu un jour Télémaque expliquer à un voisin de battue que l’on ne devait
pas suivre du fusil un per-
dreau qui
traverse Îa
ligne des tireurs,
Lao th VAI Cp vus L,
mais lever son arme et repren-
NE dre ensuite l’oi-
Qi
seau par derrière, Nous faisions ce “| jour-là une batamas tue de perdreaux.
Nous étions tous postés dans un fossé; le ciel nous menaçait de ses lourds nuages et Télémaque en homme qui a la sainte horreur des averses portait un parapluie en sautoir. Or, pour faire sa démonstration, il avait posé son fusil et se servait de son pépin qu'il épaulait vivement, couchant en joue la ligne des chasseurs de sorte que ceux-ci, ne distinguant pas à cette distance un parapluie d’un hammerless, s’imaginaient déjà, — on s’imagine vite là-bas, — que Télémaque était devenu subitement fou furieux et allait ouvrir le feu; aussi tout le
monde se jetait à plat ventre avec des cris de terreur.
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Jugez si Télémaque riait, le parapluie toujours en Joue! Télémaque devrait bien donner quelques leçons de prudence aux chasseurs de macreuses, alors que cent ba-
teaux entourent les dix ou quinze mille foulques (1) qui
noircissent un étang. Là, ça n'est pas drôle et on peut
dire qu’on a vu le feu après une de ces chasses; les bateaux rétrécissent le cercle, les oiseaux partent, passent sur la ligne et alors... je vous assure que l’on baisse la tête, saluant la grenaille, même si l’on se rappelle le
mot de Lepic à ses vieux grenadiers immobiles, en ré-
serve, et qui saluaient malgré eux une formidable dé-
charge :
— Allons, grenadiers, pourquoi baissez-vous la tête nom de D...? la mitraille ce n’est pas de la... crotte.
Mais la chasse aux macreuses n’est pas la guerre! Nul devoir ne vous oblige à recevoir du plomb, de sorte que les mots historiques ne vous empêchent pas de battre assez vite en retraite, hors de la mêlée où les furibonds tirent à l’envi, à tort et à travers, c’est bien le cas de le dire, et presque toujours plusieurs sur la même macreuse.
J'ai vu souvent un oiseau, tué à quinze mètres de haut,
- recevoir — peut-être ne les recevait-il pas tous — quatre,
cinq, huit coups de fusil, avant de tomber sur l’eau où une
(1) C'est le vrai nom de ce gibier; on l'appelle aussi foulque morelle ou macroule, d'où par confusion le nom de macreuse qui désigne réellement une espèce de canard.
dernière décharge de plomb venait le couvrir encore et s’éparpiller ensuite le plus agréablement du monde sur les chasseurs environnants! Et vous devinez que les compétiteurs ne manquent pas pour un seul et même oiseau, de sorte que dans l'excitation de la mêlée, vous voyez les tireurs se disputer, se coucher même en joue et tout cela pour un malheureux volatile qui empeste l'huile de foie de morue. |
Un de mes amis venait de tuer une macreuse; un bateau voisin le devance, l’homme ramasse la pièce et comme mon ami l'interpellait, l’autre mettant son fusil en arrêt lui dit :
— Et se voulès un cô de fusil per dessus lou merca (si vous voulez un coup de fusil par-dessus le marché). |
En pareille occurrence il n'y a qu'à céder; Elzear Blaze l’a fort bien dit : Craignez une funeste tentation : Vous êtes armé; dans ce cas, il est permis d’avoir peur.
Ce qui n'empécha pas un jour Télémaque de faire à un braconnier une réponse qui prouvait son peu de résignation à se laisser grenailler. |
Le braconnier, un mauvais gars, menacé d'un procèsverbal, crut intimider mon ami en lui disant :
— Et puis enfin, vous savez, si vous me faites le procès.. un coup de fusil est vite parti.
Et Télémaque sans se fâcher :
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— Oui, d’un côté comme de l’autre.
Et je vous aflirme que le « braco » n'aurait pas eu l’avan-
tage dans ce match de vitesse.
Ce nest pas battues de males indigènes de professent un de la peau des chasseurs.
de mes amis, S... chassait au marais. ‘Il fait la rencontre d'un bonhomme armé d’un antique fusil et ac-
compagné d’un
seulement en
creuses que
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chien. Le chien menait un râle qui, fidèle à l’habitude de
sa race, faisait mille façons pour se lever et piétait sans
relâche. A la fin, toujours piétant, glissant entre les
mottes de jones fauchés, il arrive presque aux pieds de
S... dans un endroit découvert d’où il allait sans doute
prendre le vol; mais l'œil perçant du braconnier l'avait
aperçu et aussitôt vu, aussitôt tiré. Or, comme S...-lui
reprochait son imprudence :
— Ben oui! répondit en patois le bonhomme, P P
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MON CARNET DE CHASSE. To
rapport à M. S... je laisserais échapper un râle! (1) Un mot encore à propos de macreuses.
J'ai dit que son vrai nom était la foulque et je ne vois
jamais un de ces oiseaux sans me rappeler ce passage de
Châteaubriand, que vous me saurez gré de vous trans-
crire :.
« Un des plus jolis habitants de ces retraites, c’est la
poule d’eau (2). Elle se montre au bord des joncs, s’en-
« fonce dans leur labyrinthe, reparaît et disparaît encore
« en poussant un petit cri sauvage. Elle se promène dans
« les fossés du château, elle aime à se percher sur les « armoiries sculptées dans les murs. Quand elle s’y tient
« immobile on la prendrait avec son plumage noir et le ca-
-« chet blanc de sa tête pour un oiseau en blason, tombé
« de l'écu d’un ancien chevalier. Aux approches du prin- « temps elle se retire à des sources écartées, une racine de « saule minée par les eaux lui offre un asile, elle s'y dé- « robe à tous les yeux. Le convolvulus, les mousses, les « capillaires d’eau, suspendent devant son nid des drape- « ries de verdure; le cresson et la lentille lui fournissent
« une nourriture délicate; l’eau murmure doucement à son
(1) Et ben, oi! Par rappor à Moussu $... laisserai escapa un rasclé! (Rasclé, râle, ou bérouge, abréviation de bec-rouge).
(2) J'ignore si Châteaubriand a voulu parler de la foulque que certains chasseurs nomment aussi poule d’eau ou de la vraie poule d'eau, un peu plus petite que la foulque, mais présentant avec elle assez d'analogie bien qu'elle appartienne au genre râle (râle-pantalon).
« oreille; de beaux insectes occupent ses regards et les « Naïades du «ruisseau
«pour mieux
« cette jeune «mère plan- « tent autour « d'elle leurs «quenouilles « de roseau « chargées « d’une laine « empour- « prée » (1).
À propos de chasseurs intrépides,
acharnés, je
n'ai pas voulu prétendre que le Midi eût la palme. Cependant, moi qui ai trainé mes bottes un peu partout, je crois pouvoir dire que c'est dans le Midi qu'il y a les chasseurs les plus
croyants, les plus convaincus, bien qu'ils n’aient pas pour
(1) Génie du christianisme, Liv. I, chap. vur.
« cacher.
la pluie l'indifférence des chasseurs du Nord qui ne s’en soucient guère.
Que de battues nous avons faites dans l’Ile de France, et dans l'Ouest et le Nord, et en Alsace et en Autriche, par des pluies qui auraient traversé les parapluies que les traqueurs languedociens n'ont pas honte d’arborer les jours d’averse possible! Et les veneurs de Picardie, de Poitou, d'Anjou, de Sologne. Demandez-leur comment on fait une ‘retraite sous la pluie de novembre ou les giboulées de mars. Ils ont leurs traditions d’intrépidité. Qui ne connaît de nom l'équipage du marquis de l'A... On est chasseur de père en fils dans cette noble maison, depuis toujours ; l'équipage chassait déjà au siècle dernier et même sous la Terreur on découplait en forêt de Compiègne ou de Laiœue... L'on m'a conté que sous la Terreur la maréchaussée était survenue pendant un bien-aller pour appréhender le marquis et son frère. Ils galopaient. On les poursuivit. Or, le cadet mieux monté que l’ainé aurait échappé, mais ayant franchi un obstacle avant son frère, il trouva le procédé peu convenable pour un cadet et revint se faire prendre avec son aîné. Emprisonnés tous deux, ils furent relâchés peu de temps après et Je vous prie de croire que leur première idée, leur premier soin en quittant la paille humide fut d'aller faire le bois pour attaquer le lendemain.
L'avantage de la chasse à courre c’est que l'ardeur du
chasseur ne peut nuire qu’à lui-même. S’il est trop chaud, s’il s’emporte, c’est lui qui prend la tape. Au contraire, en
chasse à tir, c’est le voisin! Et — je l’ai dit — une con-
nexité existe en général chez les races nerveuses entre la
louable ardeur et la fâcheuse imprudence.
Mais encore une fois, il y a des imprudents partout, sous les ciels brumeux comme sous les plus limpides, au pays de Gambrinus comme en celui de Tartarin, et la preuve c’est que, chassant en Autriche avec de très purs Autrichiens, de très authentiques seigneurs et feld-maréchaux, j obser-
vai que tous portaient de ces énormes besicles en épais
: tal doit arrêter ou détourner un
cristal, fabriqués en Angleterre et capables d’arrêter le
grain de plomb le plus pénétrant. Et je vous assure que
là-bas, on ne tire pas avec de la cendrée! Cette armature oculaire prouve donc que l’on prévoit l’imprudence, qu'on la connaît, qu elle est en quelque sorte dans les mœurs. En
effet, une bonné plaque de cris-
plomb. Même certaines étofles,
à distance raisonnable, suffi-
sent à protéger la peau.
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. Cela me rappelle le mot charmant de sincérité que l'on ë attribue à l’un de nos amis du tir aux pigeons, grand schooter, un des bons fusils 4 de France et très prudent; mais, vous savez il suffit d'une fois! Et cette fois arriva! Un jour, il eut le malheur d'envoyer du plomb à un camarade. Il se précipite, effaré, désolé :
— Vous êtes blessé!
— Non, je n'ai rien, je vous assure, calmez-vous.
— Comment rien? À trente pas?
— Non, vraiment; les habits ont amorti. Enfin, je n'ai