‹ Mon carnet de chasseChapitre 23 sur 63 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

VISIONS CRÉPUSCULAIRES. — EFFETS DE GELÉE BLANCHE VACHES BRESSANES ET FLAMANTS ROSES

Je parlais tout à l'heure de la bande de terre qui sépare deux étangs bien connus de la petite Camargue : l’étang des Fourneaux et l'étang d'Albert. Cette bande de terre s appelle la Conce.

Au milieu, à sa partie la plus resserrée (cinquante à cent mètres quand les étangs sont pleins), est la coupure.

C'est la communication entre ces deux grandes nappes

d’eau saumâtre ne mesurant, à elles deux, pas moins de trois à quatre cents hectares. C’est là que je suis venu bien souvent avant le jour faire la retirée, c'est-à-dire l'affût du matin, car il y a deux affûts en Camargue : l’espére ou affût du soir et la retirée, avant l’aube. |

Ces deux affûts n’ont rien de commun avec l’affût à la hutte comme il se pratique dans le nord. Là on attend les canards pendant toute la nuit, on se sert d’appelants et on. tire dans les vols posés sur l’eau avec des canardières ; c'est plus productif, mais moins sportif.

Dans le midi l’affüt ne dure guère plus de trente à quarante minutes; on tue au vol. C’est une ombre rapide, un point noir mouvant qui évolue autour de vous, mais que vous n'apercevez que lorsqu'il se détache sur l’aurou, c'est-à-dire la lueur rougeâtre ou violacée qu'ont laissée à l'horizon les derniers feux du soleil couchant. Ce point noir, cette traînée sombre qui est un oiseau vous paraît souvent très loin alors qu'il est à vingt mètres; il y a même un moment à partir duquel il fait si sombre que vous pouvez tirer dès que vous apercevez quelque chose, fût-ce une « fumée » comme disent les gens du pays. |

Quand on ne voit plus rien, que l'oreille seule devine le passage des canards à leur bruit d’ailes, le fo... fo... fo... fo... fo... fo... bien connu, si émouvant, alors, plus rien à espérer ; on s’en va. Certains chasseurs — des braconniers

surtout — font la lune, c’est-à-dire attendent presque

toute la nuit et tirent au clair de lune les canards attardés. Mais c'est de mauvaise guerre, et en outre cela effraie le gibier, le rend méfiant pour le lendemain, le fait même

changer de marais, aller barbotter ailleurs à la recherche

de son nocturne souper, les herbes aquatiques aux succu-

lentes racines dont il se goberge avec délice.

À l'espère du soir on affüte les canards qui viennent des étangs saumâtres ou de la mer pour manger dans les marais. Le matin, au contraire, quand on fait la retirée on attend — et le mot l'indique — les canards qui se retirent des marais pour regagner les vastes étangs où ils sont en sûreté pendant le jour; cette passade ne dure guère plus que l'espère. Les premières pièces qui passent sont en général les sarcelles, puis les siffleurs et les bours, enfin les cols-verts que l’on tire souvent de plein jour, quelques minutes seulement avant le lever du soleil.

Rien de plus étrange, de plus saisissant que d'assister ainsi, dans le calme glacé d’un matin d'hiver, à ce réveil

des choses, à ce passage grandiose de l’ombre à la lumière,

de la mort à la vie. Puis les objets, avec les changements

gradués de lumière, changent de forme, d'aspect, semblent

même changer de place; telle silhouette qui nous semblait

être un énorme bouquet d'arbres n’est qu'une petite

matte (1) à trente pas de nous, et si vous avez abat-

tu quelque pièce, pris, tant bien que mal, dans l'ombre

autour de vous, tels ou tels points de repère pour aller la

ramasser plus tard, vous êtes bien étonné, quand vient le jour, de ne pas retrouver à la distance où vous le croyiez être, le tamaris ou la touffe de joncs qui devait vous indiquer la chute de l'oiseau.

Vraiment, j'ai éprouvé pendant ces trop courts instants des sensations si multiples, si nouvelles que j'en oubliais les canards.

On se sent si loin de tous, isolé de tout, des choses

humaines et des humains,

dans le froid crépuscule de décembre, dans l'étendue

(1) Touffe, buisson.

immense et sombre des marais que nul bruit ne trouble, sinon çà et là un frémissement d'ailes, un coin coin effaré ou le coup de sifflet aigu d’un râle d’eau blotti dans les jones! C’est à la fois solennel et très doux. Les sens sont tendus et l’âme s’apaise. Un brusque et profond atavisme nous ramène à l’état de nature de nos premiers ancêtres, chasseurs, bergers, hommes des bois et

des cavernes; on oublie qu'il existe en ce monde un état

social, une politique, une littérature, le téléphone, toute

la civilisation. C’est une halte de l’esprit, quelques mi-

nutes de bon rêve et de reposante illusion. Et puis, si peu artiste que l’on soit, la beauté même des choses vues nous force à l’admiration, et certes l’on traiterait de visionnaire ou de fou le peintre qui saisirait et fixerait sur la toile l’un ou l’autre des étonnants changements de ton de ce ciel qui peu à peu, de bleu qu'il était, de ce bleu de nuit si limpide et très foncé, deviendra d’un gris singulier, d’un gris de perle, qui vers l'Orient se teintra peu à peu de pourpre et d'or, avec des stries de vert et de violet, des bruns, des roses, des cadmiums et des cobalts.

J'ai vu même une transformation plus subite, plus frappante, plus rare aussi que la gamme aux cent couleurs de l’ombre à la lumière.

C'était en décembre; un ciel noir, la fin d’une nuit sans

lune. J'étais arrivé très tôt à mon poste, après une demi-

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