‹ Mon carnet de chasseChapitre 24 sur 63 · HF APS · texte numérisé non relu

HF APS

heure de marche et j'attendais avec les premières lueurs vagues de l’aube, le réveil et le passage des canards.

Triste temps. Une brume glaciale traînait partout épaississant l'obscurité. J'étais caché au milieu d’un buisson de tamaris, debout dans les joncs trempés de rosée qui montaient Jusqu'en haut de mes bottes; j'avais relevé le col de ma peau de bique, rabattu les oreilles de ma casquette et je prenais patience, immobile, résigné, sachant bien qu'avant un grand quart d'heure, je ne pourrais pas distinguer un canard, même à dix mètres. Je ne me rappelle plus d’ailleurs ce que je tirai ni si je tirai ce matinlà; peu importe; mais le spectacle auquel j'assistai fut unique.

J'étais venu me placer à l'extrémité du marais que javais contourné et auquel je faisais face maintenant. J'en devinais sans la discerner la sombre étendue de jones assez courts, fauchés çà et là, et baignant dans vingt-cinq à cinquante centimètres d’eau seulement; de l’eau ancienne, riche en végétations diverses, bref, un eldorado pour palmipèdes. |

J'ai dit qu'une forte rosée couvrait le sol, les plantes, les arbustes. Je la sentais perler à ma moustache et si, maladroïitement, je heurtais du canon de mon fusil une branche de mon tamaris, une pluie froide dégouttait autour de moi, comme d’une pomme d’arrosoir. |

Enfin, l'ombre diminua, le marais toujours obscur s’é-

veilla peu à peu; j'entendis passer les premiers canards encore invisibles.

Puis l’aube vint, timide, lente et pâle. Je distinguai le

ciel ; il était clair, sans un nuage. Plus de brume. Un ho-

rizon commença d'apparaître. Je retrouvais çà et là des points de repère connus. Enfin l’aube s’enhardit et gagna le ciel. Ce fut brusque. En même temps, un grand frisson de froid sembla prendre la terre... et tout à coup, en deux secondes, l’étendue sombre des jones, les noires flaques d’eau, les panaches grisâtres des roseaux, les silhouettes des tamaris, les touffes d'ignames, tout ce noir, tout ce sombre devint blanc, d’un blanc de neige, splendide, virginal, glacé; je crus même entendre le frisson qui fit craquer et se raidir les feuilles et les tiges à l’instant où la rosée devient glace, quand les innombrables milliards de gouttes d’eau se cristallisèrent en une blancheur étin-

celante. Et je pensai que cette soudaine et radieuse trans-

formation de la terre était son sourire de joie et de bien-

venue au soleil qui va venir à elle et dont elle attend le

baiser! ; | C’est ainsi que ma mémoire, je dirai presque mes sens

conservent le souvenir de certains spectacles très courts

presque instantanés, si imprévus, si étranges et par là

même si saisissants que j'en retrouve la vision très nette

aussitôt que je les évoque. | D'ordinaire cette beauté singulière, cet inattendu qui

vous à ravis et charmés est le résultat de phénomènes

très naturels et même fréquents ; seulement la vie mo-

derne et civilisée n’est pas organisée de façon à nous

permettre souvent d'y assister.

On n’a pas l’idée de se lever avant le jour, en décembre, pour aller voir la blanche gelée se former sur un marais, et pourtant cela en vaut la peine. De mêmes certains jeux de lumière, dans le crépuscule du matin, très différents de ceux du soir, n’ont jamais été admirés et pour cause, par l'immense majorité d’entre nous. Combien pourraient dire comme cette mondaine — une héroïne de François Coppée.

.… On n’aime pas les choses qu’on ignore.

Par exemple je hais cette maussade aurore

Qu'on voit dans un état de malaise bougon Après la nuit de bal ou la nuit de wagon.

Et tenez, une de ces visions apparaît à mes yeux dès

que je vous parle de ces effets d’aube et de soleil levant.

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