‹ Mon carnet de chasseChapitre 25 sur 63 · LU LU · texte numérisé non relu

LU LU

C'était un matin de fin août en Bresse, où j'étais venu faire l'ouverture; nous entrions en chasse et pour gagner

les endroits giboyeux,

chaumes, betteraves et | | pommes de terre, nous RE Open avions coupé au plus court,

traversant les prés, fran-

chissant les haies de clo- . ture. Et dans cette très blanche clarté d’un matin d'été que le soleil n’incendiait pas encore, nous apercevions çà et là, très blanches aussi, des vaches bressanes, vaporeuses dans la buée qui montait du sol, douces bêtes qui cessaient un instant de brouter, relevaient leur muffle tout mouillé de rosée et fixaient sur nous leurs gros yeux.

Nous marchions ainsi depuis quelques minutes quand mon ami Léopold F** me dit :

— Retournez-vous donc, regardez!

Nous étions au revers d’un petit mamelon dont nous allions descendre la pente. Le soleil encore invisible, commençait à empourprer l'Orient; un peu en arrière de nous, sur la gauche, les trois vaches, immobiles, attentives, sur-

gissaient du sol vert sombre où trainait le brouillard en

d écharpes grises. Et les vaches, ces vaches qui auraient dû être blanches, de ce blanc crémeux qui est la couleur ha-

bituelle de la race bressane, ces vaches étaient roses,

absolument roses. Elles semblaient des animaux de poésie et de rêve dans la vapeur matinale qui effaçait la netteté des lignes, apparaissaient même incorporelles et transparentes ainsi éclairées de ce feu rose, projection céleste donnant une aussi merveilleuse illusion de couleur que les trucs électriques de toutes les Loïe Fuller.

C'était inexprimablement délicieux à voir, cela dura deux

mn ,

minutes, puis un premier rayon d'or creva le ciel, glissa jusqu à nous. Alors, le voile rose se dissipe, se déchire, les vaches redeviennent à peu près blanches et notre contemplation prend fin avec notre réverie.…

Nous nous remiîmes en route, et à tous deux, en même temps, vint cette pensée banale :

« Pourtant, si un peintre fai-

sait des vaches roses! »

Cette vision m'en rappelle une autre qui se relie à celles des vaches roses par une commune aflinité de couleur comme s’enchaînent les souvenirs par la trame subtile qu'on nomme l'association des idées; c'est d’ailleurs presque une petite histoire et c’est de nouveau en Camargue que je vous ramène.

Il s’agit de flamants, de flamants roses; ceux dont je vous parlerai me sont apparus aussi dans le crépuscule du matin, roses et vaporeux, oiseaux de rêve et de poésie.

Mais désirez-vous peut-être quelques brefs renseignements sur ces échassiers élégants et bizarres? Tenez-vous

à savoir que leur nom ornithologique du genre est phœænti-

copterus! Voulez-vous que je vous présente les quatre espèces du genre? Non. Je vous présenteraï le seul flamant que l'on rencontre en Europe, sur les côtes de la Méditerranée, principalement sur les étangs de la Camarœue. C’est le phænicopterus ruber ou flamant des anciens dont tout le plumage est d’un blanc rosé sauf les ailes qui sont rouges; les pattes très longues et palmées sont roses également, presque rouges.

Rouge aussi le bec. Ce bec est

énorme, dentelé, crochu,

comme celui de polichinelle, rappelant certains nez à corbin en carton rose aperçus les jours de mardi gras. Quoique leurs ailes ne soient pas immenses par rapport à la longueur totale du corps, les flamants volent bien et font de longs voyages. Ce doit être pour eux une promenade de s’en aller de Camargue en Égypte. En effet, rien ne les oblige à passer la mer. Ils supportent fort bien les hivers de Provence, et, sans doute, n’émigrent ainsi que pour varier leur ordinaire de mollusques et de ver-

misseaux.

On dit que les Anciens estimaient fort la chair des flamants, surtout leur langue : je ne sais qu'en penser. M'est avis que cela doit avoir comme certains canards plongeurs ce goût fade et huileux de poisson cru : n’importe, c'est un bel oïseau; dès mes premiers pas en Camargue j avais toujours espéré ce coup de fusil-là. Mais il est plus rare qu’on l’imagine. Les flamants sont très sauvages. Ils se tiennent au milieu des immenses étangs, debout dans l’eau, immobiles sur leurs longues pattes. Il y en a souvent des centaines ainsi, alignés et formant comme une digue blanche qui barre la surface grise et verte des eaux. Ils sont inabordables; au premier pas que vous faites dans l’étang ou au premier coup de rames - que vous donnez, les sentinelles isolées remuent et dressent le cou, puis le bataillon s’ébranle, commence à fuir par immenses enjambées, puis enfin, s’il le faut, prend le vol, lourdement, s'élève, tournoie un peu, cherche sa direction et bientôt disparaît à l’horizon vers un autre étang plus tranquille.

D'ailleurs , ie plus souvent, les malins oiseaux se savent en sécurité parfaite sur les étangs; les bateaux, les bar-quets — comme on dit là-bas — se voient de loin; d’autre part les chasseurs ne s’y risquent guère à pied dans l’eau; bien que d’une profondeur assez faible en général et presque constante, les étangs ont presque toujours un sol que le sé-

jour prolongé de l’eau a rendu vaseux, glissant, presque

impraticable et même si vos bottes sont assez hautes pour vous protéger, au premier faux pas vous pouvez embarquer, bien heureux si vous ne vous étalez pas de tout votre

long dans l’eau, ce qui est le

| j bain horizontal, aussi complet

que le perpendiculaire.

Donc, le flamant Ra re 2 1/1 \- n'est pas un coup

de fusil banal. Je pus m'en convaincre en écoutant mes amis de là-bas, mes collègues de Sylvéréal, bien plus vieux que moi dans le métier, faits à toutes les ruses de la chasse d'eau. Ils en étaient encore à chercher le moyen de surprendre ces vigilants échassiers. Aussi bien, le grand registre manuscrit où étaient consignés depuis plus de vingt années les résultats de leurs chasses d'automne et de printemps ne portait nulle part l’acte de décès d’un flamant rose; malechance assurément, occasions manquées, puis, à la longue, indifférence et dédain peut-être envers cet insaisissable gibier. (Voir La Fontaine, livre II, fable 11 : Le Renard et les Raisins.)

Je ne sais si ce gibier est trop... rose, et bon seulement

pour des... braconniers, mais le fait est que ceux-ci en

tuent beaucoup plus que nous autres; un flamant se

vend bien près d’un louis et il y aura toujours des ama-

teurs de cette unité monétaire, décidés à tout pour se la procurer.

Témoin cet indigène, habitant les bords du Valearès, (un vrai lac salé celui-là : quatorze mille hectares). Il abordait les flamants en nageant ou marchant dans l’eau jusqu'au cou et poussant devant lui une planche sur laquelle était déposée une canardière. Parfois il réussissait l'approche et culbutait plusieurs oiseaux d’un seul coup.

J'ai connu un autre paysan, un professionnel, natif des

Saintes-Maries — ou plus brièvement un Saintin, — qui dut au hasard une fort belle chasse de flamants dans l'étang des Fourneaux, en petite Camargue.

C’étaitau moisd’avril; pres- |

que pas d’eau dans l'étang, |

un hectare tout au plus, au centre, dans la partie basse. Notre homme avait installé là un affût aux cabidoules, chevaliers combattants et autres bécasseaux de passage, des oiseaux de prime, c'est-à-dire les premiers qui nous arrivent du Nord. Mais il paraît que ce jour-là les oiseaux de prime n’arrivaient guère ou que le Saintin s’était couché tard, ayant posé des lacets pendant la nuit. Toujours est-il qu'il s’endormit. Vint-il des cabidoules, des barges, des charlots et autres longirostres le narguer pendant son

sommeil? Mystère!... Mais ce qui est sûr c'est qu'en se ré-

veillant il fut étonné de se voir entouré de flamants roses qui s'étaient abattus là, sans méfiance de ce corps humain qu'ils prenaient pour un simple macchabée. Il en résulta que le macchabée envoya deux coups de fusil dans la bande; cinq flamants jonchèrent le sol. Cinq louis qui tombent! on prétend que c’est le moins qu’on puisse offrir. Croyez bien cependant que jamais mon indigène n’avait offert autant à personne, fût-ce à la plus belle fille de la Provence ou du Languedoc. Et sûrement aussi, jamais, en deux coups de fusil ne s’était-1l offert à lui-même pareil banco!

Il ressemblait, ce veinard de Saintin, à l’homme qui attend la fortune dans son lit — décidément la Fontaine me hante — et vraiment son mérite n'égalait pas son bonheur. L'un de nos anciens, M. de C**, avait fait mieux. Je ne l’ai pas connu, mais il a laissé à Sylvéréal : une réputation d’adroit et d'intrépide chasseur; mon ami Télémaque s’en souvient bien, et c'est lui qui m'a raconté l’anecdote suivante.

ah y avait cet automne-là beaucoup de flamants sur l'étang des Fourneaux, mais impossible d'arriver jusqu’à eux.

Or, un soir, comme on avait causé longtemps à la veillée, devant l’âtre large et profond où pétillaient les sarments et les tamaris, quelqu'un dit

— Ah! çà, où est donc C"”? Il a disparu après le

diner. Minuit est sonné! Qu'est-ce que cela signifie ?.. On le cherche en vain; où peut-il être? Inutile d’aller à sa recherche. On décide de l’attendre. ; Enfin, vers une heure du matin, quelqu'un heurte à la grosse porte, les chiens aboient. C’est lui, mais en quelle tenue, bon Dieu!

En chemise, oui, une vaste chemise de nuit qui lui tombait jusqu'à la cheville et en faisait une façon defantôme d’un mètre quatrevingt-dix, s'il vous plaît, avec un casque à mèche en coton blanc...

et. son fusil à l'épaule; enfin,

sous la chemise, il était botté de

ses plus hautes bottes.

Comme il parlait peu d’ordinaire et quil imposait, on n'osa guère le questionner. Ce fut lui qui devinant notre curiosité un peu inquiète dit :

— Voici : les flamants sont au milieu des Fourneaux; il fait clair de lune et dans cette lumière blanche tout paraît blanc. J'avais pensé qu'avec une longue chemise. mais pas moyen : j ai approché jusqu'à deux cents mètres des oiseaux en ayant de l’eau jusqu'à « gorge de bottes »; mais à cet endroit de l'étang il y une baisse; la pro-

fondeur augmente, il s’en est fallu de vingt-cinq à

trente centimètres. Je commençais à embarquer. J'ai dû retourner, mais cest dommage, car les flamants ne

bougeaient pas.

Je n'ai pour ma part jamais tenté l'approche des flamants au clair de lune en chemise de nuit; mais je me suis livré sur ce même étang des Fourneaux à une poursuite qui ne manquait pas d'originalité. Nous étions partis de Sylvéréal, mon ami D'* et moi à cinq heures du matin par une nuit noire et pluvieuse de décembre, pour aller faire la « retirée » entre les deux étangs. Nous es- périons que le vent du midi se lèverait et ramènerait de la mer aux premières lueurs du jour les canards taquinés par les vagues et cherchant des eaux plus calmes où dormir pendant la journée. Nous avions marché vite, enveloppés dans nos caoutchoucs, glissant et pataugeant sur l’humide terrain argileux, précédés par le garde qui portait la lanterne. Après une petite heure de marche, nous étions arrivés au bord de l'étang et nous étions postés, accroupis dans de grosses touffes d’ignames ayant devant nous les Fourneaux, derrière nous l'étang d'Albert. Il pleuvait toujours à verse! Un fameux temps de passade, si le vent se levait à l’est ou au midi, ou,

pour employer le langage de là-bas, si nous pouvions avoir

un coup de levant ou un coup de vent de la mer. Malheureusement , à mesure que le ciel noir s’éclairait vers l'Orient et que l'ombre pälissait sur la vaste étendue des Fourneaux (1), je prévoyais que le vent ne se lèverait pas ou qu'il souflerait du nord-ouest; cela se voyait à la disposition des nuages qui formaient « le pied de poule, « c’est-à-dire qui s'ouvraient du côté du nord-ouest en forme d’un compas à trois branches ou même comme les trois doigts d’un gallinacé. Done, je n’espérais guère. J’entendais seulement au loin

sur l’étang, les ‘coën-coin

de quelques cols-verts qui n'auraient garde de quitter le milieu des eaux. Presque rien ne passait sur nous; à

peine çà et là, le bruit d’aile de quelques siffleurs ou

(1) L'étang est d'environ trois cents hectares.

sarcelles, mais ça passait haut. Donc la chasse était manquée : je songeais à cela, mélancolique et résigné. Le jour était venu, je pouvais distinguer sur la gauche mon ami D", à cinquante mètres de moi, enveloppé dans son caoutchouc, immobile, espérant encore, sans doute, comme moi-même, comme tout vrai chasseur. Quant à Prosper, le garde, que je savais s'être placé à quatre-vingts mètres au plus à ma droite, je ne le voyais plus : il devait avoir changé de poste en entendant passer quelques pièces un peu plus au midi.

Tout à coup, comme je me retournais du côté de D”, je vis presque au-dessus de sa tête, venant de derrière lui, un vol de cinquante à soixante grands oiseaux clairs, aux longues pattes roses, aux ailes rouges, aux longs cous grêles, qui passaient majestueux, bizarres et d’un exotisme si saisissant que j'eus une vision d'Égypte et de Syrie, une de ces visions de pays inconnus, fugitives , instantanées, mais très nettes, que nous donnent certaines musiques ou certains parfums. Mais je le repète, cela ne dura pas deux secondes. Je criai un furieux : — « À vous! Sur votre tête! » et presque aussitôt D” tirait ses deux coups tandis que j'envoyais par le travers du vol, deux fortes charges de plomb numéro 4. Il est bien probable que les deux coups de D‘ tirés de plus près que les miens, portèrent mieux,

mais tout d’abord, à notre désappointement, rien ne

tomba. Le vol s'était quelque peu éparpillé. Nous Le suivions des yeux; plusieurs oiseaux paraissaient blessés, enfin à cent cinquante ou deux cents mètres il en tomba plusieurs. L'un était roide mort, sur le flanc; les autres se tenaient encore sur leurs pattes dans l’eau, pas très fiers sans doute, mais peu disposés à se laisser prendre comme il nous fut prouvé par la suite.

Le garde nous avait

rejoints. IInousracon-

ta comment, ne voyant rien passer, 1l était allé faire le tour de l'étang d'Albert où il apercevait les flamants et nous les avait rabattus. Il constata comme nous que plusieurs oiseaux étaient touchés et que l’un deux était mort : il fallait aller le chercher.

J'avais de très hautes bottes et de plus une chienne épagneule qui rapportait bien. Je m'avançai dans l'étang dont le sol me parut ferme. L'eau étant peu profonde ne me montait que jusqu à mi-jambe. Quand je fus à cinquante mètres de l'oiseau, je le montrai à Miss qui s’élança, mais arrivée près du flamant, elle ne put se décider à me rapporter ce grand cadavre qui ressemblait à quelque

oiseau découpé dans un paravent ou dans un panneau de

nature morte. Elle revint à moi la gueule vide et l'œil étonné. Je dus aller moi-même ramasser le flamant qui se balançait au gré des vagues. Je le saisis par le cou et le rapportai ainsi, à bras tendu, ses pattes rouges traînant dans l’eau, et je le déposai pieusement sur le sable du bord. Cependant, nous n'avions pas renoncé à atteindre les trois ou quatre écloppés qui restaient épars çà et là sur l’étang et qui jouaient des pattes pour rejoindre le gros de la - troupe qu'ils n'avaient pas eu la force de suivre au vol. On les voyait, marchant, ayant de l'eau jusqu'au corps, tantôt se planter droit, aux écoutes, immobiles, tantôt fuir vers le milieu de l'étang, de ce pas rapide qui tient de la marche et de la natation. En effet, ils avancent très vite dans l’eau grâce à leurs pieds demi-palmés qu’ils replient pour ramener la jambe à eux et qu'ils déploient au contraire quand ils étendent la jambe en arrière, trouvant ainsi un point d'appui dans l’eau même. Donc nous discutions sur la possibilité de poursuivre et d'atteindre les oiseaux. Prosper, le garde, affirmait qu'avec nos bottes nous pourrions arriver jusqu'au milieu de l'étang qui cette année-là n’était pas rempliet dont le sol, recouvert d'eau depuis trois semaines seulement, devait être assez résistant au pied; et pour nous démontrer que nous n embarquerions pas, Prosper dressa le flamant mort à côté de ma botte. La tige s’en trouva être aussi longue que la jambe de l’oiseau. Or les blessés avaient

pied dans l'étang, l’eau ne dépassait pas leur corps et

| ik iisiis Tous

aussitôt nous décidämes de tenter l'aventure. IL s'agissait de marcher en faisant les ciseaux, c’est-à-dire les deux ailes en avant du centre; de bloquer un ou plusieurs des flamants blessés et de les pousser du côté de la terre où ils seraient vite à notre merci.

Nous entrâmes bravement dans l’eau, Prosper au centre, | D'** à l’aile gauche, moi à l’aile droite. Il pleuvait dru et ventait dur; nos caoutchoucs traiînaient sur l’eau, derrière nous, les vagues nous éclaboussaient la poitrine et les mains, la pluie nous cinglait le visage, mais tant pis, nous marchions toujours, suivant des yeux les oiseaux fuyards qui allongeaient ferme le pas maintenant. C'est ainsi que deux d’entre eux se dérobèrent assez vite à nous en esquivant à droite, un autre fila derrière un petit ilot, dit îlot des Cantonnettes et gagna au pied vers l’autre rive de l'étang (1). Restait un quatrième à qui je pus couper la retraite et qui dut s’enfuir vers la gauche. Alors la vraie poursuite commença. Le garde avait abandonné la partie, ayant embarqué de l’eau dans ses deux bottes moins hautes de tiges que les nôtres. Mais D” et moi marchions de toute la vitesse possible, soufflant, suant, nous acharnant avec la férocité de chiens de meute après l’animal de chasse; et nous dévorions des yeux l'oiseau qui fuyait à co-

lossales enjambées d’un mouvement glissant de patineur

(1) On en retrouva le surlendemain deux qui étaient allés mourir sur l’autre bord de l'étang.

ou de nageur, se retournant à chaque pas pour nous regar der et montrant ainsi le profil tragicomique de son bec à

corbin, de son nez rose de Polichinelle en goguette. En-

fK Au né y RAA da a 2 2

fin, je crus être à portée et brusquement je me redressai pour épauler; mais, va te faire fiche! ce changement de position déplaça mon équilibre et je glissai sur les talons, dans le sol vaseux, pendant l’espace de deux ou trois mètres comme les gamins qui font des glissades sur la glace des fossés au bord des routes. Et chaque fois que jarrivais presque à portée, même jeu; l'oiseau gagnait de nouveau sur moi une dizaine de mètres pendant mes oscillations aquatiques, de sorte que mon coup de fusil ne lui faisait aucun mal. J’abrège le récit de ce

bat-l’eau qui dura près d'une heure et qui se termina par

LL ne” à J CV Re en 00 7

F F1 ae LC | MP ER 108 MON CARNET DE CHASSE.

un hallalli triomphant lorsqu à mon huitième coup de feu, je couchai dans les ignames, mon flamant rose.

Alors, quand je le vis étendu là, pâle et rose, dans les brunes salicornes, avec un peu de sang à l’aile et au bec, je fus pris tout à coup de ce mélancolique remords que tout chasseur a éprouvé dans sa vie, au moins une fois, et je me reprochai de ne pas avoir laissé vivre ce bel oiseau pour qu'il s’en allât d’un vol majestueux dans l’air calme et bleu d'Orient, s’abattre sur les bords du Nil, dans un paysage de soleil et de transparence et rêver là, impassible et orgueilleux comme les antiques rois égyp-

tiens sur leurs trônes de pierre.

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