‹ Mon carnet de chasseChapitre 26 sur 63 · EN MONTAGNE. — GRANDS ET PETITS TÉTRAS. — L’ALPINISTE MALGRÉ LUI · texte numérisé non relu

EN MONTAGNE. — GRANDS ET PETITS TÉTRAS. — L’ALPINISTE MALGRÉ LUI

Vous finiriez, amis lecteurs, par attraper des rhumatismes si je ne vous sortais un peu des marais de Camarœue, surtout après avoir si longtemps pataugé à mes côtés dans l'étang des Fourneaux. Croyez-moi, l’eau en est froide malgré son nom calorique.

Donc, si vous le voulez bien, quittons nos lourdes bottes, chaussons les bottines ferrées et partons pour la montagne. J'y ai souvent chassé le tétras, en compagnie de fidèles amis, Alphonse, Émile et Gabriel P., Gustave A.,

mes deux frères; j'y retourne volontiers, ne füt-ce qu à la

poursuite de mes souvenirs. Nous y allons!.. En route.

Et d’abord deux mots sur les tétras. )

Nous en avons sur le continent quatre espèces : le grand et le petit coq de bruyère, la gélinotte, la perdrix des neiges ou lagopède. Le grouse qui est aussi un tétras ne se trouve qu'en Ecosse.

Dans le nord de l'Europe on chasse les cogs de bruyère presque toujours au rappel, pendant les nuits de printemps. Le coq, branché, jette son chant d'amour; on l’approche sans bruit avec mille ruses ; on ne marche que tandis qu'il chante. Arrivé sous l’arbre, dès que le chant cesse, on fait halte et l’on cherche à distinguer dans les ramures, grâce à un rayon de lune, la masse noire de l’oiseau en silhouette sur le ciel blafard. On doit le tirer à balle ; c’est plus sportif. Voilà une chasse qui a ses difficultés, même sa poésie, donc son charme. On l’a décrite cent fois; je ne l’ai jamais faite. J'ai chassé le coq dans les Alpes fribourgeoises, le Jura, la Haute-Savoie, et toujours en automne, de préférence à l'ouverture, au chien d'arrêt. Il fallait des chiens aussi doux, aussi fermes d'arrêt que possible, surtout pour la chasse du grand coq, bien plus farouche que le petit. Presque chaque fois que j'ai manqué une belle occasion d'envoyer un coup de fusil à un vieux mâle, c'était la faute du chien, qui s’énervait, s’affolait à voir courir devant lui ce gros volatile qu'il croyait pourvoir saisir et que parfois,

mourant, il n’osait rapporter. J'ai vu un vieux coq de grand

tétras, grièvement blessé, mais les ailes intactes faire lâcher prise à mon chien, dégringoler moitié courant, moitié volant la pente boisée d’un ravin. J'ai retrouvé le

lendemain sa dépouille à deux ou trois cents

mètres. Un renard pendant la nuit en avait

(fait bombance.

Il est vraiment le roi, le noir génie des forêts de montagne, ce grand tétras, qui se prélasse sur des tapis de mousse fraîche parmi les fougères, les myrtls et les framboisiers... Superbe et puissant, de la taille et du poids d’un dindon, avec une force d’aigle, il nous secoue les nerfs par le fracas de son départ, qu'il s'élève lourdement du sol ou se précipite du sapin où il était branché, nous donnant l'illusion que l'arbre lui-même se déracine et s’écroule sur notre tête.

Les gélinottes vivent dans les mêmes parages : le bruit de leur départ moins violent, est plus strident, plus aigu. C’est le roulement continu d’un ressort qui se détendrait tout à coup : une sonnerie de réveille-matin. L'oiseau monte presque en verticale, puis, prenant sa direction, disparaît :

parfois même il s’est aussitôt perché dans le haut d’un sa-

pin et blotti le long d’une branche; immobile, écrasé, il devient invisible; vous pouvez tourner autour de l'arbre, crier, frapper le tronc, peine superflue : l'oiseau sait bien que son plumage se confond, pour nos pauvres yeux, avec l’écorce du sapin qu'il a pris pour refuge.

Les petits tétras vivent à

une altitude plus élevée que

les grands, audessus même dela #. limite des forêts;

ils se plaisent aux

CA

pentes des monts,

A2 V parmi les épais

rhododendrons.,ou plus haut encore, sur les crètes déboisées, dans les courts herbages 5 __ alpestres semés de rares buissons,

avec çà et là un maigre sapin qui s'incline vers l’abime; et c’est là, sous l’abri des basses branches, que se cache souvent un vieux coq à queue fourchue, tout le corps d’un noir bleuté, avec la tache blanche au coude de l'aile, l’œil surmonté d’un soureil rouge, le bec dur et crochu d’un rapace. Il partira tout à coup, épouvanté, pesant, puis, étendant les ailes, 1l se lais-

sera tomber du haut de la montagne et si vous l'avez

manqué vous pourrez suivre parfois, de votre inutile regard, durant quelques secondes la chute vertigineuse de ce boulet ailé.

Enfin, aux mêmes altitudes et plus haut encore, jusque dans les rochers nus, à la limite des neiges, se rencontrent les lagopèdes au plumage blanc tacheté de gris et de brun pendant la belle saison, tout blanc en hiver, ayant un peu l'air de gros pigeons-paons de race blanche, avec leurs pattes emplumées et leur manteau d’un blanc de neige.

J'ai souvent couru la montagne à la poursuite de tous ces genres de tétras, noble gibier s’il en fut, dont la chasse est, suivant les régions, assez pénible, mais toujours avec des émotions et des péripéties qui nous font oublier la fatigue, vous rendent plus glorieuse la victoire et vous créent des souvenirs pour les longs mois où le chasseur, inactif, se console avec les sensations d'hier et les espoirs de demain.

Et voici l'un de ces souvenirs, tel que je l’ai noté sur les

feuillets de mon carnet de chasse.

Vous souvenez-vous, mon cher Émile, de cette ouverture en montagne dans les Alpes de Fribourg, certain premier septembre, 1l y a déjà bien des années ?...….. Maigre chassç, mais du pittoresque à foison. Je nous vois encore

dans la salle à manger de l'hôtel, à B...…. le 31 août MON CARNET DE CHASSE. 8

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au soir. Il était dix heures et comme d’ardents novices, nous ne pouvions nous résoudre au sommeil. Nous devisions, tenus en éveil par la fièvre de l’inconnu prochain autant que par le Moët frappé et les cigarettes russes. Et François, notre guide, notre fidèle ami, François souriait dans sa barbiche en nous entendant dresser nos plans de campagne. On débattait la question du départ; des phrases se croisaient — : À quelle heure partons-nous demain matin? À cinq heures? — Mais nous ne serons en chasse qu à huit heures. — Nous avons des concurrents. C'est bien trop tard? — A trois heures alors. — A deux heures. — Plus la peine de se coucher! — Et si nous partions tout de suite, dès que nous serons prêts; le temps de s'habiller en chasseur, de faire son paquetage et de donner l’avoine aux chevaux !

Ainsi fut décidé, et à une heure du matin par une pluie battante, blottis tous deux sous la capote d’un cabriolet rustique, nous filions au trot de deux solides chevaux d'Erlenbach, dans la nuit noire, vers la montagne. qui se dressait là-bas, bien loin, et que nous commencerions à gravir aux premières lueurs de l’aube.

La pluie tombait, tombait. François, sur le siège, à côté du cocher, le parapluie ouvert, le capuchon de son caban relevé sur la tête, faisait le gros dos, immobile, résigné, muet. Nous deux, moitié dormant, moitié révant,

bercés par les cahots de la rapide voiture, au son des

grelottières, nous nous appuyons l'un sur l’autre, et de temps en temps nous soulevions nos paupières alourdies pour échanger un mot.

Où sommes- | nous! — Quel

— Nous voyezvous dans les fougères demain matin! — Quel bain! Inutile de chasser. — Les coqs seront tous branchés. Puis le silence de nouveau se faisait; un sommeil de quelques minutes, mais incomplet, angoissé, nerveux; et

les chevaux trottaient toujours sous la pluie qui les fouet-

horrible A me. ME

tait en rafales, claquait au cuir de la capote et du tablier et nous éclaboussait le visage.

… Pendant deux heures et plus ils ont trotté ainsi et maintenant ils ont pris le pas.

C’est la montée, la route en la-

cets que nous suivrons Jusqu'au bout, jusqu'à l'endroit où elle

s'arrête, en pleine

montagne devant la

porte du couvent de la Valsainte. C'est

ce que nous à eh. Cou

pliqué François qui

nous mène là pour

la première fois,

désireux d'explorer un nouveau territoire de chasse.

La pluie peu à peu a cessé et des lueurs hésitantes et livides commencent à errer autour de nous sur les grands sapins sombres, aux branches endiamantées de pluie, sur les bouleaux frémissants, sur les prés coupés de barrières de bois qui par endroits longent ia route. Un frisson passe dans l'air, c’est le frais bai-

ser de l’aube à la terre, ce baiser qui glace pour tou-

jours les mourants dans leur lit, qui réveille les vagabonds de Paris endormis sous l'arche des ponts, les chemineaux tapis au pied des meules, et qui fait secouer leurs ailes aux oiseaux des champs et des forêts.

C'est l’aube. Et nous aussi nous

nous éveil-

lons, un peu

transis, ramenant sur nouslesmanteaux et les couvertures lourdes d’humidité.

Halte: !..

La voiture

s’est arrêtée dans le chemin montant qui se resserre de plus en plus. François a sauté du siège, tandis que l’attelage fume et s’ébroue avec des secouements de grelots. Nous penchons hors de la voiture nos visages ensom-

meillés. — Devant nous se dresse le couvent de la Val-

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sainte, silencieux, encore grisâtre et indistinct dans le crépuscule.

La haute porte du mur d'enceinte est close. François

s'en ap-

sonne; la

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mélancoli- Us que. Une minute, et voilà le frère veilleur qui paraît au | seuil de la porte, dans

sa robe de bure blanche, Il répond quelques mots à François qui lui demande où nous pourrons dételer un instant. Puis, d’un geste lent, il indique de monter plus haut, jusqu'à un grand chalet qui appartient à la communauté. Et je le verrai toujours le frère veilleur, vêtu de bure blanche, dans la lueur pâle de l’aube, étendant le bras vers la montagne, puis croisant de nouveau sur sa poitrine ses larges manches où ses mains disparais-

saient, et nous faisant de sa tête tondue une inclination

proche; il

GI

d'adieu avec un vague sourire de sa maigre figure.

… Nous étions montés nous installer dans un chalet situé plus haut, en plein territoire de chasse. Nous avions laissé au chalet du couvent le cocher et son attelage qui devaient redescendre à B... La pluie avait recommencé. Ce furent des heures d'attente et de sommeil. Nous dormions dans le fenil, blottis sous le foin, chassant parfois d’un mouvement d'instinctive défense les gros rats qui se promenaient autour de nous jusqu’à frôler nos visages.

.… Elles sont longues ces journées de pluie, en montagne, dans la salle basse et enfermée d’un chalet, entre l’étable et la fromagerie ! On va, vient, du foyer à la porte. contemplant tour à tour et l’eau qui tombe impitoyable et la flamme qui lèche la large marmite suspendue à la crémaillère. L’ennui, la tristesse même, une sorte de mal du pays, du chez soi vous empoigne, vous assomme. Mais que le temps s'élève, qu'un coup de vent disperse les brouillards et que le soleil s’en vienne enluminer d'or les crêtes des sapins, vous voilà joyeux de nouveau, debout, prêt à partir. Les chiens quittent l’âtre, étirent leurs pattes engourdies, se secouent et, avec un grognement satisfait, branlent la queue en voyant qu'on vient de décrocher les fusils.

« En route... au revoir... Peut-être adieu, car si c’est « trop tard pour rentrer ici nous coucherons au chalet

« des Vernes de l’autre côté de la montagne. »

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Et nous voilà repartis, en file indienne, tantôt suivant

le sentier où l’eau coule encore en

ruisselets sous les cailloux, tantôt

traversant les pâturages où à cha-

que pas l’eau ressort dusol, comme

si l’on marchait sur une gigan-

tesque éponge !... Mais bientôt le ;

soleil brille, les derniers nuages glissent légers sur le ciel redevenu bleu, le vent secoue les arbres et les fougères de la forêt. Bah!

dans une demi-heure quand nous

entrerons en chasse tout cela sera 41

essuyé et les « gros noirs » se ront descendus dans les myrtils

ds et les framboisiers pour leur déjeuner retardé par l'orage.

Un jour, deux jours après, je ne sais plus... Nous suivons le flanc d’une alpe; nous avons pris au plus court. pour gagner tout là-bas le chalet piqué au sommet d'un col où nos deux autres camarades nous attendront. Nous avons préféré longer la montagne, à mi-hauteur, plus

près du haut que du bas; car, vraiment, descendre tout

pas voulu avoir

sPaeerde"<c: flan-

au fond dans la vallée puis remonter, c'était trop de pas inutiles. Le sac et fusil pèsent aux épaules après une journée de chasse; et puis notre homme, le porteur, avait dit :

« On peut passer; c'est ra-

pide, mais enfin on peut passer, ES | RSS Et MR

au lt

en prenant garde. »

Et nous n'avions

cher ».

Oui, c'était rapide, mais nous n'y songions même pas.

Le sol gazonné était bon, assez tendre au pied, avec çà et là une saillie de roc, une grosse touffe d'herbe, un buisson, tout ce qu'il faut pour ne rien risquer.

Antoine, le porteur, marchait devant. Il ne portait d’ailleurs qu'un sac, un peu plus lourd que les nôtres, mais avait, au lieu de fusil, un bâton ferré; derrière lui marchait Émile, puis moi.

Peu à peu l'herbe devenait plus courte, les buissons

plus rares, le sol plus dur, la pente plus raide; aussi

D'Re L Le. Van

pp … [Es Durs

en nous penchant légèrement à gauche nous touchions du coude l'espèce de muraille de terre au flanc de laquelle nous avancions, toujours plus lentement, accrochés, étudiant chaque pas. |

Je ne me donne point pour un ascensionniste : je sais que chaque année des centaines de touristes passent par des endroits bien plus périlleux, classiques, notés par les Joanne et les Bœdecker. J'ai moi-même quelque peu excursionné les Alpes; mais en chasse les conditions sont tout autres : pas de corde, pas de piolet, le plus souvent pas de crampons; le sac au dos, le fusil en bretelle; et puis c’est l’imprévu; pas de programme fixé d'avance. On quitte le sentier, on s'engage ici ou là, dâns une pente, dans un couloir, à l’aventure, guidé par son instinct; vous passez par là et tout va bien; c’est très facile; vous passez par ici, à cinquante mètres plus haut ou plus bas et vous voilà bloqué. On peut se casser la tête dans la basse montagne, à quinze cents mètres, aussi bien que sur les hauts glaciers ou les vertigineuses arêtes : 1l suflit d’un faux pas.

Et depuis un moment, c'était la parole encourageante que nous répétait Antoine, le porteur; nous étions à quatre pattes maintenant, suivant les sinuosités de la pente, cherchant les passages les moins raides. Donc devant moi, Émile et Antoine rampaient;

Émile s'appuyait d’une main à l’épaule de notre guide

qui toutes les dix secondes redisait son gai refrain

— Attention! attention! un faux pas et nous sommes

A quoi mentalement Émile répondait, — il me l'a conté plus tard :

— Toi mon bonhomme, si tu fais le faux pas... ce que je te lâche!

Ettandis qu il raisonnait ainsitout bas, il plaisantait tout haut avec moi, très calme, enjoué, de sorte que je ne - pensais pas plus que lui au fameux « faux pas ». Cela durait ainsi depuis quatre ou cinq minutes quand je dus m arrêter un instant pour assurer de nouveau sur mon dos mon fusil qui glissait et embarrassait ma marche. Il fallut soulever du sol ma main droite; cela déplaça un peu mon équilibre et il y eut quelques tâtonnements, une discussion entre moi et mon propre centre de gravité ; bref tout cela me prit bien une minute ou deux pendant lesquelles mes camarades, se traînant toujours à quatre pattes, s’éloignèrent et disparurent à trente mètres de là, derrière un repli de terrain. Livré à moimême, pourquoi au lieu de suivre la ligne à peu près droite qu'ils avaient eux-mêmes suivie, pourquoi ai-je alors cru préférable de m'élever un peu? Je ne sais; mais encore une fois, en montagne, il suflit de s’écarter d'un mètre de la bonne route — bonne route est un eu-

phémisme — pour se trouver pris.

C'est ce qui m'arriva. Le sol n'était plus de la terre,

mais un Conglomérat granitique, une sorte de béton,

recouvert çà et là d’une couche très mince de gazon très fin, simulant absolument une cheve-

lure. Plus une

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