‹ Mon carnet de chasseChapitre 27 sur 63 · OMR EP SA DT CE PT RITES VA ASE · texte numérisé non relu

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touffe, plus une plante et ça descendait raide, je vous assure, en dessous de moi.

Je me trouvai, après quelques mètres en oblique, au-dessus d’un couloir un peu large et d’une longueur de trois à quatre cents mètres, sans aucune aspérité ni saillie, semblant l’entaille très lisse faite par un gigantesque coup de gouge dans le roc, du haut en bas de la montagne.

Evidemment mes camarades avaient trouvé un passage

plus facile; je m'étais fourvoyé en voulant traverser au-dessus d'eux cette coupure que je ne connaissais pas; de sorte que ne pouvant plus monter ni redescendre, ni avancer, n1 reculer, je surplombais maintenant le couloir, mon pied droit planté sur une saillie de roc œrosse comme le poing d'un enfant, les coudes et les mains appuyés sur la paroi.

Quand je regardais au-dessus de moi je voyais, à deux mètres plus haut, le sol meilleur, avec un peu d'herbe et des aspérités favorables : mais pas moyen de bouger; dès que j essayais de lever le pied et de grimper avec les genoux, je glissais, trop heureux de replacer mon pied sur la saillie qui me servait d'étrier. Et quand je regardais en bas, je voyais la pente lisse du couloir, aboutissant au sentier qui passait à trois cents mètres environ au-dessous de moi. Si le vertige me prenait, ou si je faisais en essayant de sortir de là le certain faux pas dont parlait Antoine, mon affaire était claire. Donc il fallait attendre. On viendrait à mon aide. Émile, arrivé en lieu sûr, me dépêcherait Antoine.

Il s'agissait de prendre son mal en patience, de n'avoir ni crampe ni vertige, de penser à autre chose. Le temps passait, j'évitais de regarder du côté du vide, je baissais les yeux sur les rares brins d'herbe que ma main écrasait. Tout à coup, un insecte, un minuscule

coléoptère, sorte de bête à bon Dieu, glissa entre mes

doigts, grimpa sur mon poignet et s’y tint un instant immobile. J’enviais l’immense supériorité qu'avait sur moi ce tout petit être. À ce moment, comme pour me narguer, il ouvrit ses élytres, s’envola gracieux, facile, ironique et disparut.

Je me sentis plus seul... Et puis décidément,

c'était bien raide en dessous de mon pied et je commençais à sentir la fatigue de ma position immobile.

À tout hasard, je me mis à appeler ho, hop!... ho hop, pour qu'Antoine se hâtat. Alors, tout en bas, sur le sentier, j'aperçus deux hommes. Ils levaient la tête vers moi et un appel répondit au mien. Je reconnus les blouses bleues et les hottes de nos deux porteurs qui gagnaient le chalet par le sentier, avec les couvertures et les vivres pour le soir et le lendemain. Je levai le bras avec un nouveau ho hop. Les porteurs me reconnurent, posèrent leurs hottes et vivement disparurent au tournant du sentier; évidemment ils allaient venir à moi. Je me rassurai donc tout à fait, mais, plus que jamais, je sentais le besoin de me distraire, d'oublier que la glissade était inévitable si la saillie de roc où j'appuyais mon pied venait à céder. |

Et, alors les yeux baissés de nouveau sur les brins d'herbe qu'écrasaient mes mains, je me mis à dire des

vers...

Le

Oui, des vers, n'importe lesquels, français, latins, un vrai centon : du Virgile, du Musset, un peu d'Horace, du Victor Hugo, puis des contemporains, des amis .... Quand ma mémoire et le murmure de ma voix s’arrêtaient, ma pensée, impatiente de vagabonder librement et que j’empêchais de songer au présent, retournait aux récents souvenirs de la veille, de l’avant-veille. Je me revoyais côte

à côte avec Emile sous la capote de la voiture, par la

pluie battante, dans la nuit noire; je songeais aux gros

rats dans le fenil. Ah! qu'on y était bien! Puis, comme

une étrange apparition se dressait devant moi, dans l’aube

pâle et froide, la forme blanche du religieux drapé de bure,

nous montrant du geste la montagne et nous disant adieu d’une lente inclination de sa tête tondue.….

ne Encore un regard en bas... Personne. Rien qu'une mince croix qui se dressait au bas du couloir, sur l’un des bords et qui devait marquer aux touristes la route à suivre ou à éviter.

Ah! ça, on ne viendrait donc pas! Voilà près de vingt minutes que j attendais, et, comme disait l’autre, je trouvais le temps long. Soudain cet appel tout près de moi retentit :

— Monsieur, tenez, prenez le bout de mon bâton.

C'était Antoine, à plat ventre, à trois mètres au-dessus de moi qui me tendait sa canne. Je saisis l'extrémité du

bâton sauveur.

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femme et votre croix!

Et vraiment ça n’était pas le moment de me raconter l’anecdote. |

Cinq minutes plus tard j'étais hors d’ennui, et le terrain plus praticable n'’offrait plus de réelles difficultés; d’ailleurs nous n’avions pas fait cinquante mètres qu arrivaenbondissant, mol-

lets et bras nus, un grand

— Etfaites attention, ne manqua-t-1l pas de me dire, c'est « tout mauvais ». C’est là qu'une femme s'est « dérochée » l’année

dernière; elle s esttuée

du coup; on a planté une croix.

Pendant ce discours j'étais en train de me hisser avec précaution en hâlant sur la canne d'Antoine; j'eus tout de même la force et la colère de lui dire.

moi donc la paix avec votre

diable d’armailli qui, sachant l'endroit incommode, accou-

rait pour me tirer de là. Il vit bien que je n’avais plus besoin de lui; mais il n’en insistait pas moins cordialement pour me prendre sur ses épaules. Un pas plus loin la pente s'adoucit tout à coup. Je retrouvai Émile, assis au bord d'un petit ruisseau dont l’eau limpide et glacée supportait fort bien le cognac; c’est du moins la sensation que j’eus en vidant le sobelet d'argent qu'il me tendit avec ces mots :

— Allons, bois ça, ma vieille, ça te fera du bien.

Il ajouta, quand j eus lampé :

— Tu sais, nous avons passé facilement, nous.

— Parbleu, répondis-je, ce qui prouve qu’en montagne, passer deux mètres plus haut ou plus bas, plus à droite ou plus à gauche, ça peut diablement changer les choses. . Tout en buvant nos grogs frais, nous causions. Je me demandais si tout seul j'aurais fini par me tirer d'affaire ou si je métais résigné à l’inaction parce que je savais qu'on viendrait à moi. |

La réponse était difficile ; toujours est-il que si la volonté dans certains cas ne peut pas tout sur les nerfs, elle peut beaucoup. Et l'imagination donc! Se persuader que le danger n'existe pas, tout est là.

Le docteur X... chassait un jour en montagne; il fallait franchir un mauvais pas, arête ou corniche peu importe.

. — Jamais je ne passerai là, dit-il à son guide.

— Alors c’est un détour de trois heures.

— Tant pis.

— Les femmes du pays passent avec leurs fagots ou leurs bottes de foin sur la tête. Quand nous serons de l’autre côté nous nous asseyerons et je parie qu'avant un quart d'heure vous verrez ça de vos yeux. A

— Soit!

Et le docteur passa.

L'endroit franchi, on s'arrêta pour casser une croûte et boire un coup; au bout d’un quart d'heure le docteur dit.

; — Eh bien, et les femmes! il n’en vient pas? Le guide ricana.

— Vous pourriez bien rester ici huit jours, vous n'en É verriez pas une s y risquer; mais il fallait vous donner confiance.

| Et le docteur X... concluait :

— J'étais à la fois furieux et content, furieux d'avoir

été mystifié et content tout de même d’avoir passé.

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